⚓ Marseille, la Porte de l’Empire — Du XIXe siècle à aujourd’hui (3)

 

⚓ De la grande ville coloniale au laboratoire méditerranéen français




Résumé 

Au XIXe siècle, Marselha venguèt un gigant de la mar e dau comèrci. Lo pòrt s’espandiguèt, lo camin de fèrre arribèt, e la ciutat foguèt una pòrta dau colonialisme francés, mai que mai vèrs Argeria, lo Levant, l’Africa e l’Orient. Au sègle XX, foguèt una ciutat de partènças e d’arribadas, de soldats, de marchandisas, de migrants e de refugiats. Conoguèt la guèrra, la destruccion dau Vièlh Pòrt, la descolonizacion e l’arribada de fòrça monds venguts de la Mediterranèa e deis ancianas colonias. Uei, Marselha rèsta una ciutat francesa e mediterranèa à l’encòp, mesclada, populara, desiguala, creativa e totjorn un pauc rebèla.


Introduction

Après la Révolution, Marseille entre dans un autre âge. La vieille cité phocéenne, longtemps provençale, communale, royale puis révolutionnaire, devient au XIXe siècle l’un des grands moteurs du commerce français. Mais elle n’est plus seulement une ville portuaire : elle devient un pivot de l’expansion impériale, une porte d’entrée et de sortie du monde colonial, un carrefour entre la France, la Méditerranée, l’Afrique, le Levant et plus tard l’Asie.

Le XIXe siècle transforme Marseille à une vitesse impressionnante. Le port s’agrandit, les docks apparaissent, les bassins nouveaux se multiplient, la ville s’ouvre au chemin de fer, la bourgeoisie négociante s’enrichit, les quartiers populaires gonflent, et la Canebière devient l’une des vitrines du grand Sud français. Marseille cesse d’être seulement une ville de Provence ; elle devient une ville-monde à l’échelle française.

Mais cette grandeur s’accompagne d’ambiguïtés. Marseille profite du commerce colonial, des liaisons avec l’Algérie, de l’Empire français, des flux maritimes et des matières premières venues de loin. Elle s’enrichit par le mouvement des hommes, des marchandises et des capitaux. Puis, au XXe siècle, elle reçoit en retour les conséquences de cet empire : soldats coloniaux, travailleurs immigrés, rapatriés, réfugiés, mémoires blessées, tensions sociales, brassages culturels et religieux. L’histoire coloniale de Marseille n’est donc pas un simple décor exotique : elle est une partie constitutive de son identité moderne.


Le XIXe siècle : Marseille devient la grande porte française sur la Méditerranée

Au début du XIXe siècle, Marseille sort difficilement des guerres révolutionnaires et napoléoniennes. Le commerce a souffert, les blocus ont pesé lourd, mais la ville conserve son atout essentiel : son port. Très vite, la reprise économique lui permet de retrouver son rang. Le grand tournant vient avec la modernisation du siècle industriel.

Le port est agrandi, les infrastructures se multiplient, les bassins de la Joliette, de Lazaret, d’Arenc et plus tard les docks donnent à Marseille une puissance logistique nouvelle. La construction des Docks de la Joliette dans les années 1850-1860 symbolise cette mutation : Marseille n’est plus seulement un port ancien agrippé à son Vieux-Port, elle devient une machine commerciale moderne.

Le chemin de fer relie la ville au reste de la France. Cela change tout. Marseille n’est plus un bout du royaume, ni même un bout du pays : elle devient le débouché méditerranéen de l’économie française. Le blé, les huiles, les savons, les tissus, les sucres, les minerais, les produits orientaux et coloniaux circulent plus vite. On passe de la ville-port à la ville-hub, pour parler comme un technocrate moderne qui aurait découvert le Vieux-Port un jour sans mistral.


Marseille et l’Algérie : un lien décisif

Le lien le plus fort avec l’histoire coloniale se noue avec l’Algérie, conquise à partir de 1830. Marseille devient alors la grande porte maritime de l’Algérie française. Les navires relient sans cesse les deux rives. Des soldats partent, des fonctionnaires embarquent, des colons transitent, des marchandises circulent, des familles se déplacent, des idées aussi.

Très vite, Alger, Oran et Marseille entrent dans une relation étroite. L’Algérie alimente le port en produits agricoles, matières premières, vins, céréales, laines, cuirs, minerais. En retour, Marseille exporte produits manufacturés, capitaux, services maritimes et influence administrative. La ville devient en quelque sorte la capitale officieuse de la France méditerranéenne et coloniale.

Ce lien n’est pas seulement économique. Il est humain. Des travailleurs algériens arrivent à Marseille, temporairement ou durablement. Des réseaux de circulation s’installent. L’empire, ici, n’est pas abstrait. Il a des visages, des bateaux, des quais, des cargaisons, des familles partagées entre les deux rives. Marseille devient une ville où l’Algérie n’est jamais très loin, même avant les grandes vagues migratoires du XXe siècle.


Le Second Empire et l’ouverture du canal de Suez

Sous le Second Empire, Marseille connaît un essor spectaculaire. Napoléon III encourage le développement économique, les échanges maritimes et la modernisation portuaire. Le grand événement est l’ouverture du canal de Suez en 1869. Désormais, Marseille se retrouve sur une route maritime stratégique entre l’Europe et l’Orient. Le commerce avec l’Asie, la mer Rouge, l’océan Indien et l’Extrême-Orient prend une importance nouvelle.

La ville devient la tête de ligne française vers l’Orient et les colonies. Les compagnies maritimes s’y développent, notamment les Messageries maritimes. Le port accueille une foule toujours plus bigarrée : marchands levantins, Maltais, Grecs, Italiens, Arméniens, Syriens, Nord-Africains, Corses, Provençaux de l’arrière-pays, négociants juifs, voyageurs, soldats, dockers, aventuriers et quelques escrocs, parce qu’un port sans escrocs serait comme une bouillabaisse sans poisson.

Marseille s’urbanise aussi en profondeur. La rue de la République, les nouveaux immeubles, les grands axes, les quartiers bourgeois et les extensions portuaires transforment la ville. Elle garde son tumulte populaire, mais elle se rêve aussi en métropole moderne.


La IIIe République : apogée du port colonial

Sous la IIIe République, Marseille s’impose comme l’un des grands ports de l’Empire colonial français. L’expansion vers la Tunisie, l’Indochine, l’Afrique subsaharienne, Madagascar et le Levant renforce son rôle. Le port est la porte de l’empire, au moins sur la Méditerranée et vers l’Orient.

Les denrées coloniales arrivent : cafés, épices, huiles, arachides, riz, sucre, coton, matières grasses, produits exotiques. Les industries de transformation se développent. Marseille devient un grand centre de raffinage, de savonnerie, d’huilerie, de négoce et de transit. La ville sent le sel, l’huile, le charbon, le café, le goudron, la farine et l’argent.

Mais l’Empire n’est pas seulement affaire de commerce : il est aussi affaire d’imaginaire. Marseille expose, montre, raconte l’outre-mer. Les colonies deviennent une partie de l’identité visuelle et intellectuelle de la ville. On y parle d’Algérie, du Levant, de Syrie, de Tunisie, de Madagascar, d’Indochine avec une familiarité que peu de villes françaises peuvent revendiquer. Marseille n’est pas seulement un port colonial ; elle est une ville façonnée mentalement par l’horizon colonial.


Une ville populaire, brassée et inégale

Le développement économique attire les populations. Au XIXe siècle et au début du XXe, Marseille reçoit de nombreux Italiens, des Espagnols, des Corses, des Arméniens, des Grecs, des Maltais, des Levantins. La ville est un creuset méditerranéen bien avant qu’on adore employer le mot “diversité” dans les colloques subventionnés.

Ce brassage fait la richesse de Marseille, mais aussi ses tensions. Les quartiers populaires se densifient. Les conditions de vie sont souvent difficiles. Les ouvriers du port, les dockers, les petits métiers, les migrants, les journaliers vivent dans une promiscuité rude. Marseille est à la fois une ville d’affaires et une ville de pauvreté. Une ville de négociants et une ville de misère. Une ville de salons et une ville d’escaliers humides.

Cette dualité la suivra longtemps.


La Première Guerre mondiale : Marseille, port militaire et impérial

Pendant la Première Guerre mondiale, Marseille joue un rôle logistique majeur. Des troupes partent vers le front, d’autres arrivent de l’empire. Des soldats venus d’Afrique du Nord, d’Afrique subsaharienne, de Madagascar, d’Indochine transitent par son port. La ville voit défiler l’Empire en uniforme.

Cette réalité est capitale. Marseille n’est pas seulement un port commercial : c’est aussi un port impérial de guerre. Le lien colonial devient ici militaire, humain, charnel. Les soldats coloniaux ne sont plus seulement des figures lointaines de l’expansion française ; ils sont là, sur les quais, dans les casernes, les hôpitaux, les gares, les rues.

La guerre laisse des traces profondes. Elle montre que la France méditerranéenne et coloniale se tient en partie à Marseille.


Entre-deux-guerres : éclat et fragilité

Dans l’entre-deux-guerres, Marseille reste un grand port, mais les fragilités apparaissent. L’économie est puissante, mais les tensions sociales persistent. L’immigration continue, notamment depuis l’Italie, l’Arménie, le Levant et l’Afrique du Nord. La ville est intensément vivante, mais aussi socialement tendue.

Marseille est alors une métropole populaire, bruyante, inventive, parfois violente, où se mêlent le grand commerce, les trafics, les cultures venues d’ailleurs, les cafés, les syndicats, les églises, les synagogues, les quartiers portuaires, les petits entrepreneurs et le peuple des quais.


La Seconde Guerre mondiale : drame, destruction et Résistance

La Seconde Guerre mondiale frappe durement Marseille. Ville portuaire stratégique, elle est surveillée, occupée, frappée par les pénuries et la répression. En janvier 1943, les Allemands, avec la collaboration des autorités de Vichy, procèdent à une vaste opération autour du Vieux-Port. Des milliers d’habitants sont arrêtés, expulsés, contrôlés ; tout un quartier ancien est dynamité. Ce traumatisme marque durablement la mémoire marseillaise.

Marseille est aussi une ville de Résistance, de passages clandestins, de réseaux, de faux papiers, de départs et d’attentes. Comme souvent dans son histoire, elle devient un lieu de seuil : seuil vers l’exil, vers la fuite, vers la survie, vers la libération.

La Libération rend à Marseille une part de son souffle, mais la guerre a laissé des cicatrices urbaines, morales et sociales.


Décolonisation : Marseille reçoit en retour son histoire impériale

Le grand tournant du XXe siècle marseillais est la décolonisation. À mesure que l’empire français se défait, Marseille en reçoit les secousses. La ville accueille des migrants et des rapatriés venus des anciennes colonies ou des territoires anciennement liés à la France.

Le moment le plus marquant est 1962, avec l’indépendance de l’Algérie. Des dizaines de milliers de pieds-noirs transitent ou s’installent à Marseille. Des Juifs d’Algérie rejoignent aussi la ville. Dans le même temps, l’immigration algérienne se renforce, ainsi que celle venue du Maroc, de Tunisie, des Comores, et plus largement du monde méditerranéen et postcolonial.

Marseille devient alors une ville où l’histoire coloniale ne relève plus seulement des marchandises et des navires, mais des mémoires, des blessures, des cuisines, des langues, des quartiers, des religions, des nostalgies et des conflits de récit. On ne parle plus seulement de l’empire ; on vit ses conséquences humaines.

C’est l’un des points les plus importants pour comprendre Marseille contemporaine : la ville n’a pas seulement participé à l’aventure coloniale française, elle a aussi absorbé une grande partie de son après-coup.


Crises, mutations et recompositions au XXe siècle

À partir des années 1960-1970, Marseille connaît aussi des difficultés. Le vieux port ne suffit plus ; l’activité industrielle et maritime se redéploie vers Fos-sur-Mer et les installations modernes. La conteneurisation transforme les échanges. Certaines industries déclinent. Le chômage progresse. Les fractures urbaines s’accentuent.

La ville reste puissante par son port élargi, mais elle souffre socialement. Des quartiers entiers sont marginalisés. L’image de Marseille devient ambivalente : grande ville méditerranéenne, oui, mais aussi ville pauvre, inégalitaire, violente parfois, abandonnée souvent, inventive toujours.

Pourtant, Marseille ne cesse jamais de produire de la culture, du commerce, du langage, des solidarités, des métissages. Elle transforme ses difficultés en matière vive. C’est sans doute sa grande spécialité historique.


Marseille aujourd’hui : entre mémoire coloniale, ville-monde et renaissance méditerranéenne

Aujourd’hui, Marseille reste marquée par cette double identité : port français et ville méditerranéenne postcoloniale. Elle est française, bien sûr, mais elle regarde toujours vers la mer, vers Alger, Tunis, Oran, Casablanca, Beyrouth, Naples, Comores, Arménie, Afrique, Levant, et même au-delà.

Des opérations comme Euroméditerranée, la rénovation du front de mer, la création du MuCEM, et surtout le moment Marseille-Provence 2013, Capitale européenne de la culture, ont cherché à renouveler l’image de la ville. Marseille veut être à la fois ancienne et créative, populaire et internationale, patrimoniale et vivante.

Mais la ville n’efface pas facilement ses contradictions. La pauvreté demeure forte dans certains quartiers. Les fractures nord-sud sont profondes. Les mémoires coloniales restent sensibles. Les questions de migration, d’intégration, de logement et de sécurité y prennent une intensité particulière. Marseille est un miroir grossissant des tensions françaises — simplement avec plus de soleil, plus d’accent et plus de circulation difficile.


⛪ Dévotion locale

Dans ce long passage du XIXe siècle à aujourd’hui, Marseille demeure aussi une ville de dévotions populaires. Notre-Dame de la Garde, plus encore peut-être qu’avant, devient la grande protectrice de la ville, des marins, des familles, des exilés, des migrants et des soldats. La “Bonne Mère” domine les transformations du port, la croissance coloniale, les guerres, les départs et les retours.

L’abbaye Saint-Victor conserve son rôle symbolique, et la tradition catholique marseillaise continue à irriguer la ville, même dans un cadre de plus en plus sécularisé. Les vagues migratoires ont aussi enrichi la physionomie religieuse de Marseille : catholicisme populaire, judaïsme séfarade, islam méditerranéen, Églises orientales, traditions arméniennes et communautés venues des anciennes colonies ou protectorats.

La ville prie encore, même si elle prie en plusieurs langues, avec plusieurs rites et plusieurs histoires. C’est peut-être une autre manière d’être fidèle à son vieux destin de port.


🏛️ Note culturelle

Marseille au XIXe et au XXe siècle ne peut pas être comprise sans son lien avec les colonies. Ce lien n’est ni secondaire ni décoratif. Il a façonné son économie, ses fortunes, ses infrastructures, ses réseaux marchands, ses élites, ses populations et finalement son visage humain.

La ville a prospéré grâce au commerce colonial, particulièrement autour de l’Algérie et du Levant. Elle a aussi porté une culture impériale très forte, souvent fière d’elle-même. Mais elle a ensuite reçu la décolonisation en plein cœur. Ce retournement explique une part essentielle de la Marseille actuelle : sa diversité, sa complexité, ses blessures de mémoire, sa richesse culturelle et ses tensions.

Marseille est ainsi l’une des villes françaises où l’histoire coloniale se voit le plus concrètement. Pas seulement dans les archives ou les discours, mais dans les noms, les familles, les cuisines, les accents, les quartiers, les ports et les trajectoires de vie.


Conclusion

Du XIXe siècle à aujourd’hui, Marseille a changé de visage sans jamais renoncer à sa vocation : être une porte. Porte de la France sur la Méditerranée, porte de l’empire colonial, porte des migrations, porte des exils, porte du commerce, porte des crises et des renaissances.

Elle fut l’une des grandes villes coloniales françaises ; elle est devenue l’une des grandes villes postcoloniales de France. Entre les deux, il y a les docks, l’Algérie, Suez, le savon, les troupes impériales, les bombardements, les rapatriés, les immigrés, les quartiers populaires, la Bonne Mère, le MuCEM et toujours cette vieille mer qui rappelle à Marseille qu’elle n’a jamais été une simple ville intérieure.

Marseille demeure une ville-frontière. Non pas au sens de la fermeture, mais au sens du passage. Une ville où la France rencontre la Méditerranée, où l’histoire coloniale rencontre le présent social, où la mémoire rencontre le tumulte. Une ville qui n’est jamais finie — ce qui est sans doute sa grandeur et parfois aussi son épuisement.


Sources

  • Ville de Marseille, ressources historiques sur l’histoire moderne et contemporaine de la ville.
  • Musée d’Histoire de Marseille.
  • MuCEM, ressources sur Marseille, la Méditerranée et les circulations coloniales et postcoloniales.
  • Wikipédia, « Histoire de Marseille ».
  • Édouard Baratier, Histoire de Marseille.
  • Raoul Busquet, Histoire de Marseille.
  • Jean-Marie Guillon et Xavier Daumalin, travaux sur l’histoire contemporaine de Marseille.
  • Xavier Daumalin, travaux sur le port de Marseille, l’économie et la colonisation.
  • Emmanuelle Sibeud, travaux sur histoire coloniale et réseaux méditerranéens.
  • Études sur la peste de 1720, le port colonial, l’Algérie française, les migrations méditerranéennes et la décolonisation.

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