🦒 Quand la girafe de Charles X passa par Marseille, Aix et Avignon

 

🦒Avant de conquérir Paris le 30 juin 1827, la première girafe vivante de France fut une célébrité provençale.




Résumé en provençal

Avans de faire virar la tèsto dei Parisians, la girafa de Charles X venguè d’abord en Prouvènço. Arribado Ă  Marsiho Ă  l’autouno de 1826, après un viage vengu d’Egito, passè l’ivèr dins la vilo, entre lou lazaret, lei jardins de la prefeturo e la curiosita dĂłu pople. Puei prenguè lou camin de Paris Ă  pèd, passant per Ais, Avignoun e Aurenjo. Uno bèstio reialo, un pau orientalo, un pau marsiheso, que faguè parlar tout lou Miejour avans d’esmouvoir la capitalo.


Article

Il y a des histoires qui arrivent à Marseille comme les bateaux : avec du sel, du vent, des rumeurs et déjà trois versions différentes avant même que la vérité ait posé le pied sur le quai. La girafe de Charles X appartient à cette belle famille-là.

Avant d’ĂŞtre une cĂ©lĂ©britĂ© parisienne, avant les gravures, les chansons, les coiffures Ă  la girafe et toute la girafomanie du royaume, elle fut d’abord une bĂŞte provençale. Oui, parfaitement. Une grande demoiselle venue d’Égypte, offerte par MĂ©hĂ©met Ali Ă  Charles X, qui dĂ©barqua Ă  Marseille Ă  l’automne 1826 et y passa l’hiver. Paris l’a applaudie ensuite, bien sĂ»r. Mais Marseille l’avait vue la première. Comme souvent, la capitale a rĂ©cupĂ©rĂ© la lumière après que le Midi avait dĂ©jĂ  allumĂ© la lanterne.

L’affaire commence loin d’ici, sur les bords du Nil. MĂ©hĂ©met Ali, vice-roi d’Égypte, veut flatter la monarchie française. Il envoie donc au roi Charles X un cadeau qui ne ressemble Ă  aucun autre : une girafe vivante. Ce n’est pas seulement un animal exotique, c’est un message diplomatique sur quatre jambes, avec un cou interminable et une façon très calme de regarder les hommes s’agiter autour d’elle.

La traversĂ©e mĂ©diterranĂ©enne la mène jusqu’Ă  Marseille. La date exacte demande un peu de prudence, parce que les histoires locales aiment les dates comme les pĂŞcheurs aiment les prises : parfois elles grossissent un peu dans le rĂ©cit. Jacques Rigoulet, dans sa prĂ©sentation pour l’AcadĂ©mie vĂ©tĂ©rinaire, indique que la girafe accoste Ă  Marseille le 23 octobre 1826. Certaines notices marseillaises donnent plutĂ´t le 14 novembre 1826. La diffĂ©rence vient probablement du fait qu’il ne s’agit pas du mĂŞme moment : arrivĂ©e au port, passage au lazaret, puis installation visible en ville. Pour un article, le plus sage est donc d’Ă©crire qu’elle arrive Ă  Marseille Ă  l’automne 1826, puis de prĂ©ciser la discussion en note. C’est moins spectaculaire, mais l’histoire y gagne en soliditĂ©.

Ă€ Marseille, la girafe ne passe pas inaperçue. Comment aurait-elle pu ? Une girafe dans une ville portuaire du XIXe siècle, ce n’est pas un colis administratif qu’on range dans un bureau en attendant signature. C’est un Ă©vĂ©nement. On la place d’abord au lazaret, le temps des prĂ©cautions sanitaires. Puis elle est hĂ©bergĂ©e dans les jardins de la prĂ©fecture. LĂ , elle devient dĂ©jĂ  une curiositĂ© locale. Les Marseillais viennent la voir, en parlent, l’imaginent, la racontent. La bĂŞte n’est pas encore parisienne, elle est marseillaise d’adoption, ce qui n’est pas un petit destin.

Il faut se reprĂ©senter la scène : Marseille, port d’Orient, reçoit un animal que presque personne n’a vu vivant. La girafe porte avec elle l’Égypte, le Nil, les caravanes, la diplomatie royale, les savants, les badauds, les enfants Ă©carquillant les yeux et les vieux qui devaient dĂ©jĂ  expliquer qu’ils en avaient vu de plus grandes autrefois, ce qui est peu probable mais très marseillais.

Une tradition locale raconte mĂŞme une Ă©chappĂ©e vers la campagne PastrĂ© et les Calanques. La girafe, promenĂ©e pour sa santĂ©, se serait Ă©loignĂ©e, provoquant une petite expĂ©dition pour la retrouver. Des soldats auraient fini par la rĂ©cupĂ©rer après plusieurs heures de recherche. L’anecdote est dĂ©licieuse. Une girafe dans les Calanques, peuchère, on n’invente pas mieux. Mais justement, parce qu’elle est trop belle, il faut la prĂ©senter avec prudence : rĂ©cit local, tradition savoureuse, dĂ©tail Ă  vĂ©rifier, pas colonne de marbre romain. Elle mĂ©rite sa place dans l’article, Ă  condition de ne pas lui faire porter plus de certitude qu’elle n’en a.

La girafe passe donc l’hiver 1826-1827 Ă  Marseille. On lui amĂ©nage un sĂ©jour, on prend soin d’elle, on l’habitue au climat, on prĂ©pare son grand voyage vers Paris. Car il faut bien la conduire jusqu’au roi. Et lĂ , nouvelle merveille : on dĂ©cide qu’elle ira Ă  pied. De Marseille Ă  Paris. Tranquillement. Enfin, tranquillement pour la girafe ; pour les hommes autour, ce dut ĂŞtre une autre affaire.

Étienne Geoffroy Saint-Hilaire, grand naturaliste, arrive Ă  Marseille pour organiser le convoi. La caravane prend forme. Il y a la girafe, bien sĂ»r, mais aussi des vaches pour son lait, des accompagnateurs, des provisions, une escorte. Le dĂ©part a lieu au printemps 1827, le 20 mai selon la source vĂ©tĂ©rinaire. Il pleut. Alors on couvre la girafe d’un impermĂ©able de taffetas cirĂ©, ornĂ© des armes du roi de France et du pacha d’Égypte. VoilĂ  une image magnifique : une girafe diplomatique, habillĂ©e contre la pluie, quittant Marseille comme une princesse orientale sous escorte.

Le chemin remonte ensuite la Provence. Première grande Ă©tape : Aix. La tradition aixoise raconte son arrivĂ©e par l’ancienne route de Marseille, vers le Pont-de-l’Arc. Elle aurait Ă©tĂ© logĂ©e dans les Ă©curies de l’auberge de la Mule-Blanche, puis montrĂ©e sur le Cours, futur cours Mirabeau. LĂ  encore, la scène est parfaite : la girafe, les Aixois, les façades nobles, les promeneurs, le grand cou dĂ©passant tout le monde. On voit presque les messieurs sĂ©rieux perdre leur sĂ©rieux, et les dames oublier leur maintien pour mieux regarder.

Mais prudence aussi pour Aix : le passage est assurĂ©, les dĂ©tails prĂ©cis relèvent davantage de la tradition locale. Cela n’enlève rien au charme, au contraire. Dans une bonne histoire provençale, il faut savoir distinguer le fait, le rĂ©cit et la galĂ©jade. Les trois ont leur rĂ´le, mais pas la mĂŞme valeur.

Après Aix, la girafe poursuit sa route vers Avignon. Elle y sĂ©journe mĂŞme deux jours. La citĂ© des papes voit donc passer, elle aussi, cette Ă©trange ambassadrice du Nil. On imagine l’animal près des remparts, dans cette ville oĂą le RhĂ´ne, les pierres pontificales et les souvenirs de cour romaine donnaient dĂ©jĂ  Ă  tout une allure de théâtre historique. Avignon avait connu les papes, les lĂ©gats, les processions, les armĂ©es. Il ne lui manquait plus qu’une girafe royale pour complĂ©ter son album.

Puis vient Orange, autre Ă©tape provençale, avant la montĂ©e vers MontĂ©limar, Vienne, Lyon et enfin Paris. La route devient nationale. La curiositĂ© locale devient phĂ©nomène français. Partout, on veut voir l’animal. On s’Ă©tonne de son port, de sa douceur, de sa taille. La girafe avance, paisible, tandis que les foules se pressent. Elle ne parle pas, elle ne promet rien, elle ne gouverne personne, et pourtant elle rĂ©ussit une tournĂ©e triomphale. Certains ministres devraient mĂ©diter.

Le 30 juin 1827, elle arrive Ă  Paris. La capitale dĂ©couvre enfin celle dont le Midi parlait dĂ©jĂ  depuis des mois. Elle est prĂ©sentĂ©e Ă  Charles X, installĂ©e au Jardin des Plantes, admirĂ©e par des milliers de visiteurs. La mode s’emballe. On dessine la girafe, on chante la girafe, on porte la girafe, on vend la girafe. La girafe devient un motif, une folie, un emblème lĂ©ger de la Restauration finissante.

Mais pour nous, l’essentiel est ailleurs. L’histoire parisienne est connue. L’histoire provençale mĂ©rite d’ĂŞtre remise devant. Cette girafe n’a pas seulement traversĂ© la Provence : elle y a vĂ©cu, elle y a Ă©tĂ© vue, attendue, commentĂ©e. Marseille fut son premier théâtre français. Aix fut une Ă©tape mondaine. Avignon fut une halte. Orange fut un passage. Avant de devenir un objet de mode parisien, elle fut un Ă©vĂ©nement du Midi.

Et c’est lĂ  que le sujet devient plus profond qu’il n’en a l’air. La girafe de Charles X raconte une Provence ouverte sur la MĂ©diterranĂ©e, une Marseille porte d’Orient, une monarchie française encore fascinĂ©e par les cadeaux diplomatiques, une sociĂ©tĂ© avide de sciences naturelles et de spectacles populaires. Elle raconte aussi ce XIXe siècle oĂą l’on pouvait encore transformer un voyage d’animal en Ă©popĂ©e nationale.

Alors oui, la girafe de Charles X est un sujet provençal. Et mĂŞme marseillais avant d’ĂŞtre parisien. Elle est arrivĂ©e par la mer, elle a passĂ© l’hiver au soleil du Midi, elle a fait causer les gens, elle a traversĂ© Aix et Avignon, puis elle est montĂ©e vers Paris avec son manteau de pluie et sa suite improbable.

Une girafe très convenable, au fond. Royale par destination, orientale par origine, marseillaise par baptĂŞme, provençale par itinĂ©raire. Il ne lui manquait qu’un pastis, mais la science vĂ©tĂ©rinaire s’y serait peut-ĂŞtre opposĂ©e.


Note historique

Pour Ă©viter une affirmation trop rigide, on peut Ă©crire : “arrivĂ©e Ă  Marseille Ă  l’automne 1826”. La date du 23 octobre 1826 semble correspondre Ă  l’accostage du navire Ă  Marseille. La date du 14 novembre 1826, donnĂ©e par certaines traditions marseillaises, paraĂ®t plutĂ´t liĂ©e au transfert après quarantaine ou Ă  l’installation dans les jardins de la prĂ©fecture.


Note culturelle

La girafe de Charles X permet de raconter une Provence du XIXe siècle Ă  la fois maritime, populaire et savante. Marseille y apparaĂ®t comme porte d’entrĂ©e de l’Orient, Aix comme ville de passage mondain, Avignon comme halte historique. Le sujet est lĂ©ger, mais il ouvre sur la diplomatie mĂ©diterranĂ©enne, l’histoire naturelle, la curiositĂ© populaire et la naissance d’une mode nationale.


Sources

Jacques Rigoulet, Histoire de Zarafa, la girafe de Charles X, Académie vétérinaire de France, 2012.
Aix en découvertes, La girafe de Charles X à Aix en mai 1827.
Tourisme-Marseille, La fuite dans les Calanques de Zarafa, la Girafe du Roi, 1826.
Notices historiques sur la girafomania de 1827 et le Jardin des Plantes.


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