🇫🇷 Marseille Présidentielle (1) : Adolphe Thiers
Le Marseillais devenu chef de l’État
Né rue des Petits-Pères, abandonné par son père, boursier du futur lycée Thiers puis député des Bouches-du-Rhône, Adolphe Thiers devint le premier président de la IIIᵉ République. Une ascension exceptionnelle, inséparable cependant de la répression des Communes de Paris et de Marseille.
🌿 Resumit en prouvençau
Adoufe Thiers nasquè à Marsiho, dins la carriero di Pichot-Paire, lou 14 d’abriéu 1797.
Soun paire quitè lèu lou fougau.
Lou pichot fuguè adu pèr sa maire e sa grand.
Gràci à uno bourso, intrè au licèu de Marsiho, que porto encuei soun noum.
Èro un escolan brilhant.
Partiguè pièi à Ais pèr estudia lou dre e venguè avoucat.
En 1821, montè à Paris.
Faguè lou journau, escriguè uno istòri de la Revoulucioun franceso e intrè dins la poulitico.
En 1830, ajudè à faire toumba Carle X e à faire veni Louis-Felipe.
La memo annado, fuguè elegi deputa di Bouco-dóu-Rose.
Venguè ministre, presidènt dóu Counsèu e un di grand persounage de la mounarquia de Juliet.
Mai défendè un poudé ferme.
Faguè reprimi li revòuto republicano e oubriero de 1834 e soutenguè de lèi que limitavon la liberta de la prèsso.
Après la desfacho de 1870, l’Assemblado lou chausiguè coume cap dóu poudé executiéu.
Lou 31 d’avoust 1871, venguè presidènt de la Republico.
Negouciè la pas emé l’Alemagno e ajudè à libera lou territòri.
Mai soun noum rèsto liga à l’escrasamen de la Coumuno de Paris.
À Marsiho, lou generau Espivent reprenguè la prefeturo pèr la forço.
Gaston Crémieux fuguè fusihado au Faro lou 30 de nouvèmbre 1871.
Adoufe Thiers rèsto ansin un persounage dous encaro parteja :
foundatour de la Tresenco Republico pèr lis un,
bourrèu de la Coumuno pèr lis autre.
Encuei, à Marsiho, uno carriero, un quartié e un licèu porton soun noum.
Es lou soulet presidènt de la Republico nascu dins la ciéuta.
🏛️ Le seul président né à Marseille
Marseille a reçu presque tous les présidents de la République. Elle les a vus inaugurer des monuments, parcourir la Canebière, visiter le port, prononcer des discours au palais de la Bourse ou annoncer de grands projets nationaux. Pourtant, parmi tous les hommes qui ont occupé la fonction présidentielle, un seul est né dans la cité phocéenne :
Adolphe Thiers.
Son nom appartient à la géographie quotidienne de Marseille. Il désigne une rue, un quartier du centre-ville et l’un de ses établissements scolaires les plus célèbres. Des générations de Marseillais ont étudié au lycée Thiers, traversé le quartier Thiers ou emprunté la rue Adolphe-Thiers sans toujours mesurer l’importance du personnage auquel ces lieux rendent hommage.
Thiers n’est pourtant pas un président parmi d’autres. Journaliste, historien, député, ministre de l’Intérieur, président du Conseil, opposant à l’Empire puis chef de l’État, il traverse presque tout le XIXᵉ siècle politique. Il participe à la chute de Charles X, sert Louis-Philippe, soutient d’abord Louis-Napoléon Bonaparte avant de combattre son régime, négocie avec Bismarck et contribue finalement à installer la IIIᵉ République.
Son parcours raconte une ascension extraordinaire. Il raconte également la violence avec laquelle les régimes du XIXᵉ siècle ont souvent répondu aux insurrections populaires. Derrière le « libérateur du territoire » célébré par les républicains modérés apparaît aussi le ministre de la répression de 1834 et le chef du gouvernement versaillais qui écrasa la Commune en 1871.
Commencer Marseille Présidentielle par Adolphe Thiers oblige donc à raconter les deux visages du personnage.
📅 Est-il né le 14 ou le 15 avril 1797 ?
La date de naissance de Thiers présente une petite difficulté historique. De nombreuses biographies, notamment celle de l’Académie française, retiennent le 15 avril 1797. L’acte d’état civil reproduit par l’Assemblée nationale indique cependant que l’enfant est né le 26 germinal an V, correspondant au 14 avril 1797, à deux heures du matin.
La déclaration est enregistrée trois jours plus tard. L’accoucheur présente alors à l’officier public un garçon auquel sont donnés les prénoms de :
Marie-Joseph-Louis-Adolphe.
L’Élysée reprend aujourd’hui la date du 14 avril, tandis que d’autres institutions continuent d’indiquer le 15. Le désaccord d’un jour importe finalement assez peu. Toutes les sources s’accordent sur le lieu : Adolphe Thiers est bien né à Marseille, dans la maison de sa mère située au numéro 15 de la rue des Petits-Pères.
Cette ancienne adresse correspond aujourd’hui au 40, rue Adolphe-Thiers.
L’enfant appelé à devenir président de la République est ainsi né dans une rue qui finira par porter son propre nom.
🏠 Une naissance rue des Petits-Pères
La mère d’Adolphe, Marie-Madeleine Amic, appartient à une famille marseillaise liée au commerce méditerranéen. Son père, Claude Amic, a représenté les intérêts du négoce français à Constantinople. Par sa grand-mère maternelle, née dans l’Empire ottoman au sein d’une famille catholique, le futur président possède déjà une histoire familiale ouverte sur la Méditerranée.
Son père, Pierre-Louis-Marie Thiers, appartient lui aussi à une ancienne famille marseillaise. Son propre père avait exercé les fonctions d’avocat puis de secrétaire-archiviste de la ville. La Révolution a toutefois ruiné et dispersé une partie de cette famille.
Lorsque Adolphe vient au monde, ses parents ne sont pas encore mariés. Pierre-Louis Thiers est veuf depuis quelques semaines. Il épouse Marie-Madeleine Amic le 13 mai 1797 et reconnaît officiellement l’enfant. La situation familiale semble donc régularisée, mais elle ne devient pas plus stable.
Quelques mois plus tard, le père quitte le foyer. Il mène ensuite une existence aventureuse, marquée par les dettes, les emplois administratifs perdus et diverses affaires embarrassantes. Adolphe grandit pratiquement sans lui et ne le reverra pas durant son enfance.
Le futur chef de l’État est élevé par sa mère et sa grand-mère. La famille possède des relations, une culture et une certaine considération sociale, mais elle ne dispose plus d’une grande fortune. Cette enfance sans père et matériellement fragile nourrit probablement chez Thiers un immense désir de réussite.
Il devra moins son ascension à son nom qu’à son intelligence, son travail et son ambition.
🎓 Le boursier du lycée de Marseille
Adolphe Thiers obtient une bourse lui permettant d’entrer au lycée de Marseille, installé dans l’ancien couvent des Bernardines. L’établissement, créé sous le Consulat, constitue alors le principal lieu de formation secondaire de la ville.
Le jeune garçon s’y révèle rapidement brillant. Il remporte de nombreux prix, montre une grande facilité dans les matières littéraires et possède déjà cette capacité de travail qui étonnera plus tard ses collaborateurs. Ses professeurs remarquent également son besoin de se distinguer, son goût de la discussion et sa confiance exceptionnelle dans ses propres facultés.
Sa mère envisage un moment de l’orienter vers le commerce afin qu’il puisse contribuer aux besoins de la famille. Le proviseur l’en dissuade. Les aptitudes du jeune homme paraissent trop remarquables pour être enfermées dans un comptoir. On lui conseille plutôt le droit et le barreau.
Thiers quitte donc Marseille pour Aix-en-Provence en 1815. Le lycée dans lequel il a étudié ne prendra officiellement son nom qu’en 1930, plus d’un demi-siècle après sa mort. Entre-temps, il aura été lycée impérial, collège royal puis lycée national.
Le nom de Thiers n’a donc pas été attribué arbitrairement à l’établissement. Il rappelle l’un de ses élèves les plus illustres, mais également l’un de ses anciens boursiers : un enfant élevé par deux femmes dans des conditions modestes, auquel l’enseignement public permit d’entrer dans la vie intellectuelle et politique française.
📚 Aix, le droit et l’amitié de Mignet
À Aix, Thiers entreprend des études de droit. Il fréquente assidûment la bibliothèque Méjanes, lit les philosophes des Lumières, les historiens et les grands auteurs antiques. Il se passionne pour la Révolution française et pour l’Empire, alors même que sa mère et sa grand-mère demeurent attachées au catholicisme et à la monarchie.
Il rencontre surtout un autre jeune Provençal promis à une brillante carrière : François-Auguste Mignet, né à Aix en 1796. Les deux hommes deviennent inséparables. Ils étudient ensemble, discutent de politique, partagent leurs ambitions et décident bientôt de partir à la conquête de Paris.
Une anecdote illustre l’assurance du jeune Thiers. L’Académie d’Aix organise un concours consacré à Vauvenargues. Thiers présente un texte, mais le jury reporte sa décision. L’année suivante, il envoie une nouvelle composition depuis Paris, sous couvert d’anonymat. Le premier texte obtient un accessit ; le second reçoit le prix. Thiers s’est ainsi retrouvé en compétition avec lui-même.
Reçu avocat, il comprend néanmoins que le barreau aixois lui offrira difficilement la carrière nationale dont il rêve. La Provence lui a donné sa formation, ses premières amitiés et son accent, mais le pouvoir se trouve ailleurs.
En 1821, Thiers et Mignet montent à Paris.
📰 Le journaliste venu de Marseille
Thiers arrive dans la capitale sans grande fortune, mais avec une énergie considérable. Il entre au Constitutionnel, l’un des principaux journaux de l’opposition libérale à la Restauration. Il écrit sur la politique, l’économie, les arts et les débats parlementaires.
Sa plume est rapide, claire et efficace. Thiers possède surtout une capacité remarquable à assimiler un dossier, à en retenir les éléments essentiels puis à les exposer avec l’assurance d’un spécialiste. Cette faculté deviendra l’une de ses principales armes politiques.
À partir de 1823, il publie son Histoire de la Révolution française. L’ouvrage rencontre un immense succès. La Révolution demeure alors un souvenir brûlant, mais elle n’a pas encore reçu de grande narration libérale accessible au public. Thiers contribue à présenter 1789 comme le point de départ d’une France nouvelle, tout en condamnant les violences de la Terreur.
Le jeune journaliste marseillais devient un historien célèbre. Ses livres lui apportent des revenus, des relations et une reconnaissance sociale. Il entre dans les salons parisiens et se rapproche des grandes figures de l’opposition constitutionnelle.
En janvier 1830, il participe avec Armand Carrel et François Mignet à la fondation du journal Le National. Sa ligne est simple : combattre le gouvernement de Charles X et défendre une monarchie parlementaire dans laquelle le souverain ne pourrait plus gouverner contre la représentation nationale.
La carrière de l’historien va désormais se confondre avec l’histoire qu’il raconte.
🔥 1830 : faire tomber un roi pour en installer un autre
En juillet 1830, Charles X publie les ordonnances de Saint-Cloud, qui suspendent la liberté de la presse, dissolvent la Chambre et restreignent encore le corps électoral. Les journalistes du National prennent la tête de la protestation.
Paris se couvre de barricades. Les Trois Glorieuses, les 27, 28 et 29 juillet, provoquent l’effondrement de la branche aînée des Bourbons. Thiers ne souhaite cependant pas l’instauration d’une république. Il redoute une révolution sociale et préfère confier la couronne à Louis-Philippe d’Orléans, présenté comme le « roi des Français ».
Thiers participe activement aux manœuvres qui conduisent le duc d’Orléans au pouvoir. À trente-trois ans, le journaliste venu de Marseille devient l’un des artisans de la monarchie de Juillet.
Quelques mois plus tard, le 21 octobre 1830, il est élu député du deuxième arrondissement des Bouches-du-Rhône. Il sera continuellement réélu dans le département jusqu’à la révolution de 1848. À partir de 1834, il choisit notamment de représenter le collège électoral d’Aix-en-Provence.
Le Marseillais devenu Parisien conserve donc longtemps un ancrage parlementaire provençal. Les électeurs des Bouches-du-Rhône lui offrent le mandat qui lui permet d’entrer durablement dans la vie politique nationale.
🏛️ Le député des Bouches-du-Rhône devient ministre
La progression de Thiers est fulgurante. Quelques jours après son élection, il entre au ministère des Finances. En 1832, il devient ministre de l’Intérieur, puis ministre du Commerce et des Travaux publics. Il occupera de nouveau l’Intérieur avant d’exercer à deux reprises la présidence du Conseil.
Sa petite taille, sa voix aiguë et son accent méridional inspirent les caricaturistes. Mais ceux qui se moquent de son apparence découvrent rapidement un adversaire infatigable. Thiers maîtrise les dossiers, parle pendant des heures, intervient sur tous les sujets et possède un sens aigu du rapport de force.
Son action contribue à la modernisation de l’État. Il s’intéresse aux travaux publics, aux chemins de fer, aux finances, au patrimoine et aux arts. Il joue également un rôle majeur dans le retour en France des cendres de Napoléon en 1840.
Mais le libéral opposé à Charles X devient rapidement l’un des défenseurs les plus fermes de l’ordre établi. Pour Thiers, la révolution de 1830 doit fonder une monarchie constitutionnelle gouvernée par les élites propriétaires. Elle ne doit surtout pas ouvrir la voie au suffrage universel ou à une république sociale.
Cette conception explique les pages les plus sombres de sa carrière ministérielle.
🩸 1834 : l’ordre avant la liberté
En avril 1834, une nouvelle révolte des canuts éclate à Lyon. Les ouvriers de la soie protestent contre leurs conditions de travail et contre une loi limitant les associations. Thiers, redevenu ministre de l’Intérieur, organise une reprise en main militaire particulièrement dure.
L’insurrection lyonnaise est écrasée après plusieurs journées de combats. À Paris, des républicains se soulèvent à leur tour. Dans la rue Transnonain, des soldats pénètrent dans un immeuble d’où un coup de feu aurait été tiré et tuent plusieurs habitants. La célèbre lithographie d’Honoré Daumier transformera ce massacre en symbole de la violence du régime.
Le nom de Thiers reste dès lors attaché à la répression des canuts, aux journées parisiennes d’avril 1834 et aux poursuites dirigées contre les organisations républicaines. Après l’attentat de Fieschi contre Louis-Philippe en 1835, il défend également les lois de septembre, qui restreignent fortement la liberté de la presse et la caricature politique.
Le journaliste qui avait combattu la censure de Charles X utilise maintenant le pouvoir pour limiter l’action des journaux d’opposition.
Cette contradiction ne constitue pas un accident dans son parcours. Thiers croit aux libertés parlementaires, mais il se méfie profondément de la démocratie populaire. Il accepte la révolution lorsqu’elle permet de changer le sommet du régime. Il la combat dès qu’elle menace l’ordre social et la propriété.
Cette logique réapparaîtra, dans des proportions beaucoup plus terribles, en 1871.
👑 Un monarchiste devenu défenseur de la République
Sous la monarchie de Juillet, Thiers n’est pas républicain. Il défend une monarchie parlementaire résumée par une formule restée célèbre :
« Le roi règne et ne gouverne pas. »
Ses relations avec Louis-Philippe se dégradent pourtant. Thiers veut conduire une politique étrangère plus ambitieuse, tandis que le roi recherche la prudence et la paix européenne. Après la crise d’Orient de 1840, le président du Conseil démissionne et passe dans l’opposition à François Guizot.
Lorsque la monarchie s’effondre en février 1848, Thiers accepte la IIᵉ République sans enthousiasme. Il siège avec le parti de l’Ordre et soutient la candidature présidentielle de Louis-Napoléon Bonaparte, qu’il pense pouvoir conseiller ou contrôler.
Le calcul se révèle désastreux. Le prince-président organise le coup d’État du 2 décembre 1851 et instaure bientôt le Second Empire. Thiers est arrêté, brièvement exilé puis autorisé à rentrer en France.
Il se consacre pendant plusieurs années à son immense Histoire du Consulat et de l’Empire. En 1863, il retrouve un mandat parlementaire, cette fois à Paris, et devient l’un des principaux orateurs de l’opposition libérale. Il réclame les « libertés nécessaires » et dénonce l’évolution personnelle du régime.
L’ancien ministre de Louis-Philippe apparaît désormais comme une figure du parlementarisme face à Napoléon III.
⚔️ 1870 : Thiers refuse la guerre
En juillet 1870, les tensions entre la France et la Prusse conduisent le gouvernement impérial à demander des crédits militaires. Une grande partie de l’opinion et des parlementaires se laisse emporter par l’enthousiasme patriotique.
Thiers fait partie des rares députés qui mettent publiquement en doute la préparation de l’armée et la solidité des alliances françaises. Il ne défend pas la Prusse et ne sous-estime pas Bismarck. Il affirme simplement que la France s’engage dans une guerre sans disposer des moyens nécessaires pour la gagner.
La suite lui donne tragiquement raison. L’armée impériale est battue, Napoléon III capitule à Sedan et la République est proclamée le 4 septembre 1870. Paris est bientôt assiégé.
Le gouvernement de la Défense nationale envoie Thiers dans plusieurs capitales européennes afin de chercher des soutiens diplomatiques. Sa tournée ne produit que des témoignages de sympathie. Aucun État n’accepte d’entrer en guerre pour sauver la France.
Après l’armistice, des élections législatives sont organisées le 8 février 1871. Thiers est élu dans vingt-six départements, preuve de son immense notoriété nationale. Il choisit de représenter la Seine.
Le 17 février, l’Assemblée réunie à Bordeaux le nomme :
chef du pouvoir exécutif de la République française.
Il a soixante-treize ans. Après un demi-siècle de vie publique, le Marseillais se retrouve à la tête d’un pays vaincu, occupé et profondément divisé.
🕊️ Négocier avec Bismarck
La première mission de Thiers consiste à conclure la paix avec l’Empire allemand. Les conditions imposées par Bismarck sont extrêmement lourdes : la France doit abandonner l’Alsace et une partie de la Lorraine, verser une indemnité de cinq milliards de francs-or et supporter l’occupation d’une partie de son territoire jusqu’au paiement complet.
Thiers négocie pied à pied, mais il ne peut empêcher l’annexion. Le traité de Francfort est signé le 10 mai 1871.
Pour payer l’indemnité, le gouvernement lance deux grands emprunts nationaux, en 1871 et en 1872. Leur succès dépasse les prévisions et permet d’accélérer le départ des troupes allemandes. Cette opération financière vaut à Thiers le surnom de :
« libérateur du territoire ».
L’expression explique une grande partie de son prestige auprès des républicains modérés de la fin du XIXᵉ siècle. Thiers apparaît comme l’homme qui a relevé les finances, réorganisé l’armée et rendu au pays sa souveraineté après la catastrophe de 1870.
Mais entre l’armistice et la libération du territoire se déroule une guerre civile.
🚩 Marseille se soulève
Les tensions entre le gouvernement de Thiers et les républicains radicaux ne concernent pas seulement Paris. À Marseille, la défaite, l’armistice et la victoire électorale des conservateurs provoquent une profonde colère.
Le 23 mars 1871, quelques jours après le début de l’insurrection parisienne, des militants républicains, des gardes nationaux et des ouvriers occupent la préfecture des Bouches-du-Rhône. Une commission départementale est formée autour de l’avocat et journaliste Gaston Crémieux.
La Commune de Marseille ne constitue pas une simple copie de celle de Paris. Elle prolonge une tradition locale de radicalisme républicain et de méfiance envers le pouvoir central. Ses dirigeants réclament davantage d’autonomie communale, une république démocratique et des mesures sociales.
Crémieux tente de conserver une certaine légalité et d’éviter les violences. Mais la situation lui échappe progressivement. Le gouvernement refuse toute négociation avec les insurgés.
Le général Henri Espivent de La Villesboisnet rassemble ses troupes à Aubagne avant de marcher sur Marseille. Le 4 avril, l’armée bombarde la préfecture depuis le fort Saint-Nicolas et les hauteurs de Notre-Dame-de-la-Garde. Après plusieurs heures de combat, l’insurrection est écrasée.
La Commune marseillaise aura duré moins de deux semaines.
⚰️ Gaston Crémieux fusillé au Pharo
Gaston Crémieux refuse d’abord de fuir Marseille. Il est arrêté, jugé par un conseil de guerre et condamné à mort. Pendant plusieurs mois, ses proches espèrent obtenir une commutation de peine.
Elle ne vient pas.
Le pouvoir dirigé par Thiers laisse la justice militaire suivre son cours. La commission chargée d’examiner les recours rejette la grâce de Crémieux. Le 30 novembre 1871, l’avocat républicain est conduit sur le champ de tir du Pharo.
Il refuse qu’on lui bande les yeux, demande aux soldats de viser sa poitrine et commande lui-même le feu. Son dernier cri, interrompu par les balles, est :
« Vive la République ! »
La responsabilité personnelle exacte de Thiers dans le rejet de la grâce a fait l’objet de discussions. Mais sa responsabilité politique ne peut être écartée. Il est alors président de la République et chef du gouvernement. L’exécution de Crémieux intervient dans le cadre général de la répression conduite après les insurrections communales.
L’histoire marseillaise place ainsi face à face deux avocats formés en Provence et deux conceptions de la République.
Thiers incarne une République parlementaire, conservatrice et attachée à l’ordre.
Crémieux défend une République sociale, démocratique et décentralisée.
Le premier devient chef de l’État.
Le second tombe sous les balles au Pharo.
🔥 La Semaine sanglante
À Paris, le conflit atteint une tout autre dimension. Le gouvernement et l’Assemblée ont quitté la capitale pour Versailles. Thiers fait reconstituer une armée avec les soldats libérés par les Allemands et prépare la reprise de la ville.
Le 21 mai 1871, les troupes versaillaises entrent dans Paris. Commence alors la Semaine sanglante. Les combats de rue, les incendies, les exécutions sommaires et les massacres font des milliers de morts. Les communards fusillent également des otages, parmi lesquels l’archevêque de Paris.
Après l’écrasement de l’insurrection, les conseils de guerre prononcent des milliers de condamnations. Des prisonniers sont exécutés, emprisonnés ou déportés en Nouvelle-Calédonie.
Pour Thiers et ses partisans, l’opération a sauvé l’État, la propriété et l’unité nationale face à une insurrection révolutionnaire. Pour ses adversaires, elle fait de lui le principal responsable d’une répression sociale impitoyable.
Son surnom change selon la mémoire que l’on choisit.
Pour les uns, il est le libérateur du territoire.
Pour les autres, il demeure :
le bourreau de la Commune.
Un article honnête sur Adolphe Thiers ne peut effacer aucune de ces deux mémoires.
🇫🇷 31 août 1871 : président de la République
Le 31 août 1871, la loi Rivet transforme le titre de chef du pouvoir exécutif en celui de :
président de la République française.
Thiers devient ainsi le premier président de la IIIᵉ République. La situation demeure pourtant provisoire. L’Assemblée nationale comprend une majorité de monarchistes qui espèrent encore restaurer un roi. Beaucoup considèrent Thiers comme un simple administrateur chargé de rétablir l’ordre, de payer l’indemnité et de préparer le retour de la monarchie.
Mais la restauration échoue en raison des divisions entre légitimistes et orléanistes, notamment autour du drapeau blanc exigé par le comte de Chambord.
Thiers évolue alors vers l’acceptation définitive de la République. Il ne devient ni démocrate radical ni partisan d’une transformation sociale. Il défend une République conservatrice, parlementaire, dirigée par les élites et fondée sur la propriété.
Cette conversion suffit néanmoins à inquiéter la majorité royaliste. À l’automne 1872, Thiers affirme que la République représente désormais le régime possible et nécessaire. Les monarchistes considèrent qu’il a rompu le pacte de Bordeaux, qui avait reporté la question institutionnelle.
Le conflit devient inévitable.
🚪 24 mai 1873 : la démission
La majorité conservatrice tente d’abord de limiter la parole présidentielle. Une loi adoptée en mars 1873 impose à Thiers une procédure compliquée pour s’adresser à l’Assemblée. Il qualifie lui-même ce dispositif de :
« cérémonial chinois ».
Le 24 mai 1873, les députés adoptent un ordre du jour réclamant une politique plus résolument conservatrice. Mis en minorité, Thiers démissionne immédiatement.
Le maréchal de Mac Mahon lui succède le jour même.
Le premier président de la IIIᵉ République n’aura donc exercé officiellement cette fonction que pendant vingt et un mois. Mais son passage au pouvoir contribue à rendre la République progressivement inévitable. Les monarchistes disposent encore de la majorité, mais ils ne parviennent pas à s’entendre sur un roi.
En 1875, l’amendement Wallon et les lois constitutionnelles organisent finalement le régime républicain. Thiers n’est plus président, mais la République qu’il avait fini par soutenir s’installe pour près de soixante-dix ans.
⚱️ Une mort transformée en manifestation républicaine
Après sa démission, Thiers conserve un siège de député et rejoint le centre gauche. Il devient l’une des références morales des républicains conservateurs opposés aux projets de restauration monarchique.
Il meurt le 3 septembre 1877 à Saint-Germain-en-Laye, en pleine crise politique entre le président Mac Mahon et la majorité républicaine de la Chambre. Ses funérailles prennent alors la dimension d’une immense manifestation politique.
Des foules considérables accompagnent le cortège jusqu’au cimetière du Père-Lachaise. Les républicains rendent hommage à celui qu’ils présentent comme le libérateur du territoire et l’un des fondateurs du régime.
La Commune n’est pourtant vieille que de six ans. Pour les familles des fusillés, des emprisonnés et des déportés, cette glorification possède un goût amer.
Même dans la mort, Thiers continue donc de diviser la France.
🗺️ Ce qu’il en reste à Marseille
La mémoire marseillaise de Thiers est particulièrement visible, mais elle n’est pas toujours comprise.
🏠 1. Le 40, rue Adolphe-Thiers
L’ancienne maison de la rue des Petits-Pères où naquit Thiers existe toujours. La numérotation a changé : l’ancien numéro 15 correspond aujourd’hui au 40, rue Adolphe-Thiers.
Sa belle-sœur et héritière, Félicie Dosne, fit don de l’ensemble à l’Académie des sciences, lettres et arts de Marseille. L’institution s’y installa en 1902. La chambre associée à la naissance du futur président et un bureau attenant devaient être conservés en mémoire de l’homme d’État.
La maison natale d’un président de la République abrite ainsi l’une des plus anciennes sociétés savantes de Marseille.
🎓 2. Le lycée Thiers
L’établissement fréquenté par Adolphe Thiers pendant son enfance porte officiellement son nom depuis 1930. Il occupe toujours les bâtiments historiques de l’ancien couvent des Bernardines, à proximité de la Canebière.
Le lycée a accueilli de nombreux élèves célèbres, parmi lesquels Edmond Rostand, Marcel Pagnol et Albert Cohen. Mais le nom choisi rappelle d’abord le jeune boursier marseillais qui y révéla ses capacités intellectuelles avant de partir étudier le droit à Aix.
🏙️ 3. Le quartier Thiers
Autour du lycée, tout un quartier du premier arrondissement porte le nom de l’ancien président. Situé entre la Canebière, les Réformés, Noailles et le cours Julien, le quartier Thiers appartient pleinement au centre historique et culturel de Marseille.
Le nom présidentiel est ainsi prononcé quotidiennement sans nécessairement renvoyer au personnage historique. Pour beaucoup de Marseillais, « Thiers » désigne d’abord une école, une rue ou un secteur de la ville.
🚩 4. Le boulevard Gaston-Crémieux
Marseille conserve également la mémoire de l’homme que le pouvoir de Thiers n’a pas gracié. Un boulevard porte le nom de Gaston Crémieux et une plaque installée dans les jardins du Pharo rappelle son exécution.
La géographie marseillaise fait ainsi coexister les deux adversaires de 1871.
La ville possède un quartier Thiers.
Elle possède aussi un boulevard Gaston-Crémieux.
L’histoire ne les a pas réconciliés, mais Marseille conserve leurs deux noms.
⚖️ Faut-il encore honorer Thiers ?
Le nom de Thiers fait régulièrement l’objet de contestations en France. Plusieurs villes ont débaptisé des rues ou des places qui lui rendaient hommage. Ses adversaires estiment qu’un responsable majeur de la Semaine sanglante ne devrait plus être honoré dans l’espace public.
À Marseille, la question possède une force particulière. Thiers y est né, y a étudié et y a trouvé ses premiers électeurs. Mais le gouvernement qu’il dirigeait a également écrasé la Commune locale et laissé fusiller Gaston Crémieux.
Supprimer son nom ferait disparaître une partie de l’histoire marseillaise. Le conserver sans aucune explication reviendrait cependant à transformer un personnage profondément controversé en gloire consensuelle.
La solution la plus féconde réside peut-être dans la contextualisation. Une plaque, un parcours historique ou un travail pédagogique pourraient rappeler simultanément l’ascension du jeune boursier, son rôle dans la fondation de la IIIᵉ République et sa responsabilité dans les répressions de 1834 et de 1871.
L’histoire n’exige pas de choisir entre l’admiration et la condamnation.
Elle exige de regarder l’ensemble du parcours.
🏛️ Le premier visage de Marseille présidentielle
Adolphe Thiers demeure le seul président de la République né à Marseille. À ce titre, il devait nécessairement ouvrir cette nouvelle série.
Son parcours possède tous les éléments d’un récit d’ascension : une naissance compliquée, un père absent, une enfance modeste, une bourse scolaire, des études brillantes, le départ vers Paris, le succès littéraire puis la conquête du pouvoir.
Mais cette réussite individuelle ne peut devenir une légende édifiante. Thiers ne fut pas seulement le jeune Marseillais sauvé par l’école, l’historien de la Révolution, l’opposant à l’Empire ou le chef d’État qui accéléra le départ des troupes allemandes.
Il fut également l’homme des répressions de 1834, des lois contre la presse et de l’écrasement des Communes.
La IIIᵉ République naissante possède ainsi, dès son premier président, une contradiction fondamentale. Elle proclame les libertés politiques tout en réprimant ceux qui réclament une république plus sociale. Elle honore le suffrage universel tout en redoutant l’intervention directe du peuple. Elle s’installe contre la monarchie, mais avec l’appui d’une Assemblée largement monarchiste.
Adolphe Thiers résume toutes ces contradictions.
Il fut à la fois :
le Marseillais parti de presque rien,
le député des Bouches-du-Rhône,
le serviteur d’un roi,
l’opposant d’un empereur,
le fondateur d’une République conservatrice,
le libérateur du territoire
et
le chef du pouvoir qui écrasa la Commune.
📚 Sources
Élysée — Adolphe Thiers — chronologie officielle : naissance à Marseille, études, carrière ministérielle et présidence de la République.
Assemblée nationale — Adolphe Thiers — acte de naissance, mandats dans les Bouches-du-Rhône, fonctions gouvernementales et parcours parlementaire.
Assemblée nationale — Le gouvernement Thiers de 1871 à 1873 — pacte de Bordeaux, loi Rivet, emprunts, libération du territoire et démission du 24 mai 1873.
Académie française — Adolphe Thiers — études marseillaises, carrière d’historien, élection académique et rôle politique.
Académie de Marseille — Histoire de l’institution — installation de l’Académie dans la maison natale d’Adolphe Thiers.
Académie de Marseille — Le 40, rue Adolphe-Thiers — adresse et description des immeubles associés à la naissance du futur président.
Ville de Marseille — Gaston Crémieux, la reconnaissance pour l’Histoire — parcours du dirigeant de la Commune marseillaise et exécution au Pharo.
L’Histoire par l’image — Adolphe Thiers — rôle de Thiers dans les répressions de 1834 et évolution de son parcours politique.
Bibliothèque nationale de France — La liberté de la presse à travers les siècles — conséquences des lois de septembre 1835 sur la presse.
Office de tourisme de Marseille — Le quartier Thiers — présentation du quartier, du lycée et de leur environnement actuel.
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Marseille Présidentielle (2) : Sadi Carnot
Du cortège de la Canebière à la place qui porte son nom
La visite présidentielle du 17 avril 1890, la traversée d’une ville pavoisée, le banquet du palais de la Bourse et l’histoire de l’ancienne place Centrale devenue place Sadi-Carnot après l’assassinat du président.
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Quel souvenir faut-il conserver d’Adolphe Thiers ?
Celui du jeune boursier marseillais devenu président ?
Celui de l’historien de la Révolution ?
Celui du député des Bouches-du-Rhône ?
Celui du libérateur du territoire ?
Ou celui du responsable de la répression des Communes de Paris et de Marseille ?
Le personnage ne peut probablement être réduit à un seul de ces visages. Son ascension fut exceptionnelle, mais elle ne doit pas faire oublier la violence politique exercée sous son autorité.
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