🎠Saint Genès d’Arles — Le greffier qui refusa d’Ă©crire contre les chrĂ©tiens
🎠Le martyr arlésien dont la plume choisit la vérité plutôt que la peur
Résumé en provençal
Sant Genès d’Arle èra greffièr dau tribunal roman dins la ciutat d’Arle, au començament dau IVᵉ siècle. Quand li demandèron d’escriure leis actes còntra lei crestians, refusèt d’obedir e declarèt sa fe au Crist. Arrestat, cercava lou batejament, mai fuguèt pres e decapitat, recevent ansin lou batejament dau sang. Sa memòri demòra ligada Ă Trinquetaille, Ă Sant-Trofime e Ă la granda tradicion dei martirs arlatencs.
Évangile associé
« La vĂ©ritĂ© vous rendra libres. »
Jean 8, 32
Article
Saint Genès d’Arles n’est pas d’abord un homme de théâtre, mais un homme de plume. Et c’est peut-ĂŞtre encore plus redoutable. Car les empires tiennent par les soldats, certes, mais aussi par les greffiers, les registres, les actes, les signatures et les phrases froides qui transforment une persĂ©cution en procĂ©dure.
Genès vit Ă Arles au dĂ©but du IVᵉ siècle, Ă l’Ă©poque des grandes persĂ©cutions contre les chrĂ©tiens, sous DioclĂ©tien et Maximien. Arles est alors une ville romaine importante, un carrefour du RhĂ´ne, une citĂ© d’administration, de commerce, de pouvoir et de spectacles. Les ordres impĂ©riaux y arrivent, les magistrats y jugent, les scribes y Ă©crivent. Le monde romain a des colonnes, des arènes, des thermes — et beaucoup de paperasse, ce qui prouve qu’il Ă©tait dĂ©jĂ très avancĂ©.
Genès exerce la fonction de greffier ou de notaire auprès du tribunal. Son mĂ©tier consiste Ă Ă©crire, transcrire, enregistrer. Il met en forme les dĂ©cisions du pouvoir. Mais un jour, ce pouvoir lui demande de prĂŞter sa main Ă l’injustice : il doit enregistrer ou copier des Ă©dits dirigĂ©s contre les chrĂ©tiens. Alors Genès refuse.
Ce refus est un moment immense. Genès ne renverse pas une statue, ne soulève pas une armĂ©e, ne fait pas trembler le prĂ©toire par un discours de tribun. Il refuse d’Ă©crire. Il retire sa plume. Il comprend que les mots peuvent tuer lorsqu’ils servent le mensonge. Et il choisit de ne pas devenir le scribe de la persĂ©cution.
La tradition rapporte qu’il Ă©tait encore catĂ©chumène, c’est-Ă -dire prĂ©parĂ© au baptĂŞme sans l’avoir encore reçu. ArrĂŞtĂ© par la police romaine, il cherche le baptĂŞme. Mais il n’aura pas le temps de recevoir l’eau sacramentelle. Il reçoit ce que l’Église appellera le baptĂŞme du sang : il est dĂ©capitĂ© pour sa foi.
Son martyre est situĂ© Ă Arles, souvent associĂ© au quartier de Trinquetaille, sur la rive droite du RhĂ´ne. La tradition de saint Genès de la Colonne Ă©voque le lieu de son supplice et l’ancienne mĂ©moire d’un arbre ou d’une colonne liĂ©s Ă son culte. On voit lĂ comment les saints s’enracinent dans la gĂ©ographie : un nom, une rive, une colonne, une Ă©glise, et tout un quartier reçoit une mĂ©moire.
Il faut distinguer Genès d’Arles de Genès de Rome. Le saint comĂ©dien converti sur scène alors qu’il parodiait le baptĂŞme chrĂ©tien est surtout associĂ© Ă Rome. Genès d’Arles, lui, appartient au monde du tribunal, de l’Ă©crit et de la conscience professionnelle. Mais les deux figures se rejoignent par un mĂŞme thème : la vĂ©ritĂ© surgit lĂ oĂą l’on ne l’attend pas. Ă€ Rome, au milieu du spectacle ; Ă Arles, au milieu des actes judiciaires.
L’Évangile choisi lui convient parfaitement : « La vĂ©ritĂ© vous rendra libres. » Genès dĂ©couvre que la libertĂ© ne consiste pas Ă faire ce qu’on veut, mais Ă ne pas trahir ce qu’on a reconnu comme vrai. Il n’est plus libre s’il Ă©crit contre sa conscience. Il devient libre au moment mĂŞme oĂą il est arrĂŞtĂ©. C’est l’un des paradoxes les plus puissants du martyre chrĂ©tien : le pouvoir enchaĂ®ne le corps, mais la vĂ©ritĂ© libère l’âme.
Son patronage auprès des greffiers, notaires, secrĂ©taires, hommes de loi et travailleurs de l’Ă©crit prend alors tout son sens. Genès rappelle que l’Ă©criture n’est jamais neutre lorsqu’elle sert la justice ou l’injustice. Une main qui signe peut sauver, couvrir, condamner ou trahir. Le saint d’Arles demande aux gens de plume une question très simple : au service de qui Ă©cris-tu ?
Ă€ Arles, son souvenir s’inscrit dans une terre dĂ©jĂ chargĂ©e de mĂ©moire chrĂ©tienne : Trophime, les Alyscamps, les sarcophages, les conciles, les grandes figures Ă©piscopales. Genès y ajoute la voix du martyr laĂŻc, de l’homme du tribunal, du serviteur de l’administration qui choisit soudain de servir Dieu avant l’Empire.
Il n’a peut-ĂŞtre pas laissĂ© de grandes paroles. Il n’a pas fondĂ© de monastère. Il n’a pas gouvernĂ© l’Église. Il a simplement refusĂ© d’Ă©crire contre les chrĂ©tiens. Mais il y a des refus qui valent des cathĂ©drales. Dans un siècle oĂą l’on peut tuer avec des ordres, des formulaires, des dĂ©crets et des signatures, saint Genès demeure le martyr de la plume droite.
⛪ DĂ©votion locale
Saint Genès est l’un des grands martyrs d’Arles. Sa mĂ©moire est particulièrement associĂ©e Ă Trinquetaille, oĂą la tradition situe son martyre. L’ancienne Ă©glise Saint-Genest de la Colonne garde le souvenir de ce culte local, liĂ© au lieu de son supplice.
La primatiale Saint-Trophime d’Arles conserve aussi une mĂ©moire de saint Genès, notamment par les reliques et les reprĂ©sentations liĂ©es aux saints arlĂ©siens. Son culte s’est diffusĂ© au-delĂ d’Arles, mais il reste profondĂ©ment enracinĂ© dans la ville, comme un tĂ©moignage des premières persĂ©cutions en Gaule mĂ©ridionale.
Sa fête est célébrée le 25 août. Dans la mémoire locale, il est un saint de fidélité et de conscience, particulièrement proche de ceux qui travaillent avec les actes, les mots, les registres et le droit.
Note culturelle
Le prĂ©nom Genès, ou Genest, vient du grec genesios, liĂ© Ă la naissance, Ă l’origine, Ă ce qui engendre. Il a donnĂ© plusieurs formes rĂ©gionales : Geniez, Geniès, Genest. En Provence et dans le Midi, ces variantes se retrouvent dans des noms de lieux et de familles.
Il existe plusieurs saints portant ce nom, ce qui explique les confusions : Genès de Rome, comĂ©dien martyr ; Genès d’Arles, greffier martyr ; Genès de Thiers, martyr d’Auvergne ; et d’autres traditions locales. Pour l’article arlĂ©sien, il faut donc privilĂ©gier le thème du greffier, du refus d’Ă©crire et du baptĂŞme du sang.
Saint Genès est particulièrement intĂ©ressant pour un blog provençal parce qu’il relie la romanitĂ© d’Arles et la naissance de la Provence chrĂ©tienne. Il n’est pas en dehors du monde romain : il en connaĂ®t les bureaux, les tribunaux, les procĂ©dures. Mais il refuse que l’ordre romain devienne une machine contre la vĂ©ritĂ©. C’est un saint très actuel : patron discret de tous ceux qui doivent garder leur conscience au milieu des administrations.
Sources
- Nominis, notice « Saint Genès d’Arles ».
- Martyrologe romain.
- Notices historiques sur saint Genès d’Arles et saint Genès de la Colonne.
- Bulletin des Amis du Vieil Arles, travaux sur Saint-Genest et ses sanctuaires arlésiens.
- Grégoire de Tours, La Gloire des martyrs, traditions sur la diffusion de ses reliques.
- Primatiale Saint-Trophime d’Arles, mĂ©moire des saints arlĂ©siens.
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