Saint-Lambert : des rives de la Meuse aux collines de Marseille

Entre le Vieux-Port et la mer, huit siècles de mémoire marseillaise survivent dans un simple nom.







🌿 Resumit en prouvençau

A Sant-Lambèrt, sus li colo que douminon l’avengudo de Corso e l’anso di Catalan, Marsiho a garda lou noum d’uno glèiso medievalo que degun noun saup plus ounte se trouvavo. Lou quartié se desveloupè mai que mai au siècle XIX, au mitan di carriero en pendo, di travèsso e di vièii pèiro. Vuei, la glèiso Sant-Jòrgi countùnio la vido crestiano d’aquest endré entre la vilo e la mar.


📅 Saint du jour : saint Lambert, le 17 septembre

Né vers 636 à Maastricht, saint Lambert devint évêque de Tongres-Maastricht au VIIᵉ siècle. Chassé un temps de son siège, il se retira à l’abbaye de Stavelot avant de reprendre sa mission d’évangélisation. Il fut assassiné à Liège vers 705 ou 708 après avoir refusé que ses compagnons prennent les armes pour le défendre.

Son tombeau devint un important lieu de pèlerinage. Une ville se développa autour de ce sanctuaire, donnant à saint Lambert une place centrale dans l’histoire de Liège. L’Église le fête le 17 septembre. Nominis

À Marseille, son nom est attesté dès le Moyen Âge. Une église placée sous son patronage existait déjà en 1216. L’édifice a entièrement disparu, mais son nom est devenu celui de tout un quartier.


📝 Article

Dans le 7ᵉ arrondissement de Marseille, entre l’avenue de la Corse, la rue d’Endoume et les hauteurs dominant l’anse des Catalans, Saint-Lambert forme un petit territoire dense, escarpé et profondément résidentiel.

Ses rues montent, tournent, se resserrent et débouchent parfois sur une échappée lumineuse vers la mer. Les escaliers, les traverses et les maisons basses donnent encore au quartier l’aspect d’un village perché, bien qu’il soit aujourd’hui entièrement absorbé par la ville.

Pourtant, Saint-Lambert ne tire son nom ni d’une ancienne famille marseillaise ni d’une bastide. Il le doit à une église médiévale dont l’emplacement demeure inconnu.

Une église attestée en 1216

Le 12 octobre 1216, une bulle du pape Honorius III confirmait à l’abbaye marseillaise de Saint-Sauveur la possession d’une église dédiée au bienheureux Lambert.

Cette mention est le plus ancien témoignage connu du nom de Saint-Lambert dans ce secteur de Marseille. L’historien Alfred Saurel la rapporte dans son Dictionnaire des villes, villages et hameaux des Bouches-du-Rhône, publié à la fin du XIXᵉ siècle. Il reconnaissait toutefois ignorer où se trouvait précisément le sanctuaire.

Aucun clocher, aucune chapelle et aucun vestige clairement identifié ne permettent aujourd’hui de le situer. L’église a disparu si complètement que seul le nom du quartier en conserve la mémoire.

Saint-Lambert offre ainsi un exemple saisissant de la manière dont Marseille s’est construite. Un sanctuaire peut disparaître, les paysages peuvent être entièrement urbanisés, mais le nom donné autrefois au lieu continue de traverser les siècles.

Quand les Catalans s’appelaient le port de Saint-Lambert

Au Moyen Âge, le nom de Saint-Lambert ne désignait pas seulement les hauteurs. Il descendait jusqu’au rivage.

L’actuelle anse des Catalans était alors connue sous le nom de port de Saint-Lambert. Ce petit abri naturel appartenait à l’abbaye Saint-Victor. Alfred Saurel précise qu’il ne possédait vraisemblablement ni quais ni embarcadères importants. Il s’agissait donc davantage d’une anse utilisée par les embarcations locales que d’un véritable port aménagé.

Au XVIᵉ siècle, la ville établit près de cette anse les anciennes Infirmeries de Saint-Lambert. Les voyageurs, les équipages et les marchandises soupçonnés de porter la peste y étaient isolés avant leur entrée dans Marseille. Ces installations sanitaires fonctionnèrent jusqu’au XVIIᵉ siècle, avant d’être remplacées par le grand lazaret d’Arenc.

Le nom des Catalans finit par s’imposer sur le rivage. Celui de Saint-Lambert se replia progressivement vers les hauteurs, là où il demeure aujourd’hui.

Un quartier neuf au XIXᵉ siècle

Pendant plusieurs siècles, les pentes situées au-dessus du port restèrent peu construites. Elles étaient occupées par des terrains agricoles, des carrières, des bastides et différentes activités liées à la pierre.

La rue du Four-à-Chaux conserve dans son nom le souvenir des fours qui transformaient le calcaire en chaux destinée aux constructions marseillaises. Les carrières creusées dans les hauteurs contribuèrent également à donner au secteur ses pentes abruptes et ses différences de niveau.

L’urbanisation s’accéléra au XIXᵉ siècle avec l’expansion de Marseille au-delà de ses anciens remparts. En 1878, Alfred Saurel décrivait déjà Saint-Lambert comme un quartier « populeux de création récente ».

Il observait que les maisons avaient généralement été bâties selon des alignements réguliers, mais que les propriétaires avaient peu tenu compte des fortes pentes. Cette difficulté ancienne explique encore le tracé parfois surprenant des rues, des escaliers et des impasses.

Saint-Lambert n’est donc pas un ancien village rural comparable à Château-Gombert ou aux Camoins. Il est plutôt un quartier urbain né rapidement sur un territoire médiéval beaucoup plus ancien.

Entre Saint-Lambert, Endoume et Samatan

L’identité du quartier ne correspond pas toujours exactement aux limites administratives.

Saint-Lambert est l’un des 111 quartiers officiels de Marseille, mais les habitants utilisent volontiers les noms d’Endoume ou de Samatan pour désigner certaines de ses rues. Les trois appellations se rencontrent et se chevauchent dans les usages quotidiens.

La rue d’Endoume constitue la grande artère du secteur. Elle relie les hauteurs proches du centre aux quartiers tournés vers la Corniche. Autour d’elle se déploie un véritable labyrinthe formé par les rues Paul-Codaccioni, Sauveur-Tobelem, du Four-à-Chaux, Charras et Robert-et-Fénelon-Giudicelli.

La proximité de la mer reste partout perceptible. Elle se devine dans la lumière, dans les ouvertures entre les maisons et dans les ruelles descendant vers les Catalans ou le vallon des Auffes.

L’église disparue et l’église actuelle

Le quartier porte toujours le nom de saint Lambert, mais son principal lieu de culte catholique est aujourd’hui placé sous le patronage d’un autre martyr : saint Georges.

L’église Saint-Georges se trouve au 95 avenue de la Corse, à la lisière de Saint-Lambert et du Pharo. Elle appartient à un vaste programme immobilier conçu par l’architecte Claude Gros et achevé en 1963.

Le terrain avait accueilli une usine de peinture détruite pendant la Seconde Guerre mondiale ainsi qu’une première église dédiée à saint Georges. Lors de la reconstruction, il fut décidé de réunir dans un même ensemble des logements, une école, des commerces, une salle de réunion et une nouvelle église.

Cette conception explique l’aspect très particulier du bâtiment. Saint-Georges ne possède pas la silhouette traditionnelle d’une église de village. Le lieu de culte est intégré au socle d’un grand immeuble moderne qui domine l’avenue de la Corse.

L’ensemble, labellisé Architecture contemporaine remarquable, comprend notamment un vitrail de Max Ingrand et un décor de céramique émaillée. Il témoigne de la volonté des architectes de l’après-guerre d’inscrire les églises au cœur même des nouveaux ensembles urbains. Ministère de la Culture

L’ancienne église Saint-Lambert a donc disparu sans laisser de trace visible. Saint-Georges assure désormais la présence paroissiale du secteur, tout en rappelant que la vie religieuse d’un quartier peut changer de lieu et de titulaire au cours des siècles. Diocèse de Marseille

Un village perché dans la ville

Saint-Lambert est aujourd’hui l’un des quartiers les plus densément habités du 7ᵉ arrondissement. Pourtant, son organisation intérieure lui conserve une atmosphère singulière.

Les grands axes sont proches, mais de nombreuses rues restent calmes. Derrière les façades se cachent encore des jardins, des cours et d’anciennes maisons marseillaises. Certaines traverses donnent l’impression de suspendre la ville au-dessus du port.

Cette situation explique l’attachement des habitants à leur quartier. Saint-Lambert se trouve à quelques minutes du Vieux-Port, mais son relief, ses ruelles et ses voisinages continuent de lui donner une existence particulière.

Le quartier n’a plus son église médiévale, son petit port a changé de nom et ses terrains ont été presque entièrement construits. Malgré ces transformations, il demeure lié à son histoire par le plus immatériel des patrimoines : un nom transmis depuis plus de huit siècles.

👣 À voir aujourd’hui dans le quartier

Saint-Lambert se découvre en marchant. La rue d’Endoume constitue son axe principal, mais il faut emprunter les rues Charras, Paul-Codaccioni, Sauveur-Tobelem ou du Four-à-Chaux pour retrouver l’ancien relief du quartier. Derrière les façades serrées apparaissent des jardins, des escaliers, des villas cachées et, entre deux maisons, des échappées vers la mer.

À l’extrémité de l’avenue de la Corse, qui marque la limite nord de Saint-Lambert, se dresse le Saint-Georges. Cet ensemble conçu par l’architecte marseillais Claude Gros réunit dans une même construction des logements, une école, des commerces et une église. L’édifice religieux se trouve littéralement sous un immeuble de dix-neuf étages. Son entrée est éclairée par un vitrail du maître verrier Max Ingrand. Livré en 1963, l’ensemble a reçu le label Architecture contemporaine remarquable. Ministère de la Culture

Au numéro 2 de la rue Robert-et-Fénelon-Guidicelli, il faut lever les yeux vers une curieuse peinture murale. Une femme en robe tient une lanterne sous un ciel étoilé, mais sa tête paraît avoir disparu dans les nuages. Cette enseigne ancienne porte le nom de « À la Bonne Fama ».

À la limite de Bompard, le Centre Saint-Lambert-Bompard, au 7 boulevard Marius-Thomas, conserve la façade Art déco de l’ancien cinéma du quartier. Derrière les locaux actuels de la Maison pour Tous demeure une ancienne salle de spectacle, aujourd’hui fermée au public. Le cinéma, ouvert dans les années 1920, accueillait autrefois films, fêtes et concerts. Les souvenirs locaux évoquent même le passage de Fernandel, d’Yves Montand et de Raymond Devos. Made in Marseille

En poursuivant la promenade vers Samatan, on atteint le discret jardin Bénédetti, boulevard de la Rade. Ce petit jardin public en terrasses, protégé du vent et ouvert sur quelques vues maritimes, appartenait autrefois au constructeur Joseph de Bénédetty. Il fut cédé à la ville par ses héritiers et inauguré en 1983. Histoire du jardin Bénédetti

Enfin, la promenade peut descendre jusqu’à la plage des Catalans. Celle-ci se situe hors des limites administratives actuelles du quartier, mais son anse correspondrait au port médiéval de Saint-Lambert. La mer conserve ainsi le souvenir du nom avant même que celui-ci ne désigne les rues d’aujourd’hui.


🔎 Lieux insolites

⛪ Une église devenue introuvable

Le plus grand mystère de Saint-Lambert est précisément le monument qui lui donna son nom. Une église dédiée au bienheureux Lambert est attestée le 12 octobre 1216 par une bulle du pape Honorius III. Pourtant, son emplacement exact demeure inconnu.

Elle a disparu sans laisser de clocher, de ruine clairement identifiée ni de place portant sa mémoire. Saint-Lambert est donc un quartier nommé d’après une église que personne ne sait aujourd’hui situer.

🕯️ La femme sans tête de la Bonne Fama

La peinture de la rue Guidicelli est l’une des curiosités les plus singulières du quartier. Le mot latin fama désigne la renommée ou la réputation. La tête de la femme n’aurait pas été oubliée : elle serait cachée dans les nuages pour signifier que la renommée s’élève au-dessus de la condition ordinaire.

La fresque, très abîmée, fut restaurée en 2008 par l’artiste Richard Campana grâce à la persévérance de Louis Sambiasi, né dans cette maison. Une plaque explicative fut inaugurée en 2015. La Bonne Fama

🎬 Un cinéma endormi derrière une Maison pour Tous

Peu de visiteurs soupçonnent qu’une ancienne salle de cinéma subsiste derrière la façade du Centre Saint-Lambert-Bompard. Le lieu devint une Maison pour Tous en 1979, puis un théâtre à partir de 1980. La salle fut fermée pour des raisons de sécurité à la fin des années 1990.

Elle demeure invisible depuis la rue, comme un fragment de la vie populaire du quartier conservé derrière les activités du centre social.


👤 Personnalités liées à Saint-Lambert

📡 Paul Codaccioni (1888-1944)

Contrôleur principal des PTT, syndicaliste et responsable régional de la Résistance PTT, Paul Codaccioni habitait au 36 rue d’Endoume. Arrêté par la Gestapo, il fut fusillé à Signes le 18 juillet 1944 avec vingt-huit autres résistants. Une rue du quartier porte aujourd’hui son nom. Musée de la Résistance

🇫🇷 Robert et Fénelon Guidicelli

La rue où se trouve la Bonne Fama honore deux frères engagés dans la Résistance. Robert Guidicelli, instituteur et responsable des Francs-tireurs et partisans, fut assassiné par la Gestapo à Lyon le 9 août 1944. Son frère Fénelon participa aux combats de la Libération de Marseille et mourut des suites de ses blessures le 2 septembre 1944.

Leur nom transforme une simple rue résidentielle en lieu de mémoire de la Résistance marseillaise.

🏗️ Claude Gros (1925-2016)

Architecte marseillais formé dans l’atelier de Gaston Castel et André Hardy, Claude Gros fut l’une des figures de la reconstruction et de l’architecture moderne à Marseille. Il conçut le Saint-Georges comme une petite ville verticale réunissant habitation, éducation, commerce, spectacle et religion.

🎨 Max Ingrand (1908-1969)

Grand maître verrier français du XXᵉ siècle, Max Ingrand réalisa le vitrail monumental placé au-dessus de l’entrée de l’église Saint-Georges. Son œuvre apporte lumière et couleur à cet étonnant sanctuaire inséré dans le béton.

🌴 Joseph de Bénédetty (1871-1951)

Constructeur et aménageur des abords de la Corniche, Joseph de Bénédetty fit tracer plusieurs voies autour de Samatan et du boulevard de la Rade. Son jardin personnel est devenu le jardin public qui porte son nom, bien que la Ville l’orthographie aujourd’hui « Benedetti ».

🎖️ Sauveur Tobelem (1916-1944)

Né à Marseille, Sauveur Tobelem combattit dans l’armée française en Italie. Il fut tué le 21 février 1944 pendant la bataille de Monte Cassino. Depuis 1946, une rue traversant Saint-Lambert entretient sa mémoire. Plaque Sauveur Tobelem


🏛️ Note culturelle : trois quartiers pour un même village

Saint-Lambert, Endoume et Samatan sont souvent confondus dans la conversation marseillaise.

Saint-Lambert désigne un quartier administratif précisément délimité. Endoume est à la fois un quartier voisin et le nom de la grande rue qui traverse le secteur. Samatan constitue une appellation villageoise employée pour les hauteurs dominant le vallon des Auffes.

Les limites officielles ne correspondent donc pas toujours à la géographie affective des habitants. À Marseille, on appartient souvent à une rue, à une place ou à un ancien village avant d’appartenir à un découpage administratif.


🇫🇷 La mémoire de la Résistance dans les rues

Plusieurs rues de Saint-Lambert et de ses abords portent les noms de Marseillais engagés dans les combats de la Seconde Guerre mondiale.

Paul Codaccioni

Employé des PTT et responsable syndical, Paul Codaccioni habitait rue d’Endoume. Il devint l’un des responsables régionaux de la Résistance dans les services postaux. Arrêté par la Gestapo, il fut fusillé à Signes le 18 juillet 1944. Musée de la Résistance en ligne

Robert et Fénelon Giudicelli

Les deux frères furent engagés dans la Résistance. Robert, instituteur et dirigeant des Francs-tireurs et partisans, fut assassiné par la Gestapo à Lyon le 9 août 1944. Fénelon fut grièvement blessé pendant les combats de la libération de Marseille, le 22 août suivant.

Sauveur Tobelem

Né à Marseille en 1916, Sauveur Tobelem combattit dans l’armée française engagée aux côtés des Alliés. Il fut tué le 21 février 1944 pendant la campagne d’Italie, lors des combats de Monte Cassino. Une rue du quartier porte son nom depuis 1946.

Ces noms inscrivent dans le paysage quotidien le souvenir d’une génération marseillaise frappée par la guerre.


📚 Sources


📚 Pour aller plus loin

⚓ Les quartiers et villages de Marseille

Retrouvez les chroniques consacrées aux anciens villages, faubourgs et quartiers de la cité phocéenne.

⛪ Saint-Victor et la mémoire chrétienne de Marseille

L’histoire de l’abbaye qui possédait autrefois le port de Saint-Lambert.

🌊 Endoume, les Catalans et le littoral marseillais

D’autres récits consacrés aux villages et aux anses du bord de mer.

🏛️ Les églises de Marseille

Un parcours dans le patrimoine religieux ancien et contemporain de la ville.


💬 Connaissiez-vous l’origine médiévale du nom de Saint-Lambert ? Savez-vous où aurait pu se trouver son ancienne église ? Partagez vos souvenirs et vos hypothèses dans les commentaires.

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