⛵ Marseille Papale (1) : Innocent IV
Le pape qui reprit la mer à Marseille
Après plus de six années passées à Lyon pour échapper à l’empereur Frédéric II, Innocent IV arrive à Marseille le 30 avril 1251. Il y signe un acte pontifical, découvre une commune jalouse de son indépendance, puis s’embarque le 3 mai pour regagner l’Italie. Trois jours seulement, mais la première présence solidement attestée d’un pape régnant dans la cité phocéenne.
🌿 Resumit en prouvençau
Lou 30 d’abriéu 1251, lou papo Inoucènt IV arribè à Marsiho.
Èro parti de Lioun lou 19 d’abriéu, après mai de sièis an passado dins la vilo.
Avié quita Itàli pèr escapa à l’emperaire Frederi II.
À Lioun, avié acampa un grand councile e avié declara l’emperaire descaupa.
Quand Frederi II mouriguè, lou camin d’Itàli se durbiguè mai.
Inoucènt IV descendeguè alor vers la Prouvènço.
Marsiho èro pas encaro uno vilo franceso.
Èro uno coumuno fièro de si liberta, governado pèr un poudestat e menaçado pèr Carle d’Anjou.
Lou proumié de mai 1251, lou papo signè à Marsiho uno bulo adreissado au poudestat e à la coumuno.
Aquéu document prouvo sa presènci dins la vilo.
Lou 3 de mai, s’embarquè pèr tourna en Itàli.
Dins lou meme mes, se retrouvè à Gèno, proche de sa terro natalo.
Sabèn pas mounte dormiguè.
Sabèn pas se visitè Sant-Vitour, la Majour o la pichoto capello de Nosto-Damo de la Gardo.
Rèn prouvo uno grando proucessioun, uno messo soulenno o uno recepcioun espetaclouso.
Inoucènt IV laissè pas de palais ni de mounumen à Marsiho.
Mai laissè :
uno dato,
uno bulo,
e lou souveni d’un embarcamen.
Urbain V laissara de pèiro.
Inoucènt IV, éu, laissè un document.
Tres jour à Marsiho.
Uno bulo. Un batèu. E la debuto de Marsiho Papalo.
⛵ Trois jours qui ouvrent une histoire
L’histoire des papes à Marseille commence discrètement.
Pas de messe au Vélodrome.
Pas de papamobile.
Pas de foule rassemblée sur le Prado.
Pas même, à notre connaissance, de grande procession à travers la ville.
En 1251, le pape Innocent IV ne vient pas à Marseille pour accomplir une visite pastorale.
Il cherche surtout :
un port,
un navire,
une route sûre
et le moyen de regagner l’Italie.
Son passage ne dure que quelques jours.
Il arrive le 30 avril.
Il signe un acte le 1ᵉʳ mai.
Il reprend la mer le 3 mai.
Ce séjour paraît presque insignifiant face aux vingt jours qu’Urbain V passera plus tard dans la ville ou aux deux journées spectaculaires de François en 2023.
Il constitue pourtant le premier passage marseillais solidement documenté d’un pape en exercice.
Voilà comment commence Marseille Papale :
non par une cérémonie, mais par une escale.
⚖️ Sinibaldo Fieschi, le juriste génois
Avant de devenir Innocent IV, le pape s’appelle :
Sinibaldo Fieschi.
Il appartient à une puissante famille de Ligurie établie autour de Lavagna et de Gênes.
Les Fieschi occupent une place importante dans la politique, l’Église et les grandes alliances de l’Italie médiévale.
Sinibaldo reçoit une solide formation juridique.
Il étudie le droit et devient l’un des canonistes les plus réputés de son temps.
Le droit canon ne constitue pas seulement, au XIIIᵉ siècle, un ensemble de règles religieuses.
Il organise :
les institutions de l’Église,
les tribunaux ecclésiastiques,
les mariages,
les héritages,
les élections épiscopales,
les rapports avec les souverains
et une grande partie de la vie politique européenne.
Sinibaldo Fieschi entre dans la Curie romaine.
Il devient cardinal sous le pontificat de Grégoire IX.
Lorsqu’il est élu pape, il ne se présente donc pas seulement comme un homme de foi.
Il est aussi :
un juriste, un diplomate et un redoutable homme de pouvoir.
🔑 1243 : une élection sous tension
L’élection de Sinibaldo Fieschi intervient en juin 1243.
L’Église vient de traverser une longue période de vacance pontificale.
Les cardinaux sont divisés.
L’Italie est déchirée par l’affrontement entre les partisans du pape et ceux de l’empereur.
Le nouveau souverain pontife prend le nom d’Innocent IV.
Il devient le 180ᵉ pape de l’Église catholique.
Son pontificat commence sous le signe d’un conflit déjà ancien.
Face à lui se trouve l’un des souverains les plus puissants et les plus fascinants du Moyen Âge :
Frédéric II de Hohenstaufen.
🦅 Frédéric II, l’empereur qui défie les papes
Frédéric II règne sur le Saint-Empire et sur le royaume de Sicile.
Ses possessions entourent pratiquement les États pontificaux.
Il contrôle l’Allemagne, une partie de l’Italie du Nord et le sud de la péninsule.
Roi de Sicile depuis son enfance, empereur couronné à Rome, il parle plusieurs langues et entretient une cour brillante.
Ses contemporains le surnomment parfois :
« la Stupeur du monde ».
Mais ses relations avec la papauté sont catastrophiques.
Les papes lui reprochent :
ses ambitions italiennes,
ses interventions dans les affaires ecclésiastiques,
ses retards dans l’organisation des croisades,
son refus de se soumettre
et la menace qu’il fait peser sur les territoires pontificaux.
Frédéric II, de son côté, accuse les papes de vouloir dominer les souverains temporels.
L’affrontement dépasse donc une simple querelle personnelle.
Deux conceptions du pouvoir s’opposent.
L’empereur se considère comme le maître légitime de son empire.
Le pape affirme que son autorité spirituelle lui donne le droit de juger les princes chrétiens.
Entre les deux :
l’Italie devient un champ de bataille.
🕯️ Une négociation devenue impossible
Lors de son élection, Innocent IV connaît bien Frédéric II.
Il a même participé auparavant à certaines négociations avec lui.
L’empereur aurait accueilli l’élection du nouveau pape avec une prudente satisfaction.
Il pense peut-être pouvoir s’entendre avec cet ancien diplomate.
L’espoir dure peu.
Les négociations échouent.
La méfiance s’installe.
Innocent IV craint d’être arrêté ou soumis à la pression impériale.
Frédéric II soupçonne le pape de préparer une coalition contre lui.
À Rome, la situation devient dangereuse.
Le pape comprend qu’il ne pourra pas affronter l’empereur en restant à portée de ses armées.
Il décide alors de partir.
🌊 La fuite déguisée
En 1244, Innocent IV quitte secrètement l’Italie.
Le départ possède tous les éléments d’un récit d’aventures.
Le pape abandonne ses vêtements pontificaux.
Il gagne la côte.
Un navire génois l’emporte loin des territoires contrôlés par Frédéric II.
La famille Fieschi et les réseaux maritimes de Gênes jouent un rôle essentiel dans sa fuite.
Après plusieurs étapes, Innocent IV rejoint la vallée du Rhône.
Il arrive à Lyon le 2 décembre 1244.
La ville occupe une position idéale.
Elle se trouve à l’écart des armées impériales.
Elle appartient encore théoriquement au Saint-Empire, mais elle demeure suffisamment proche du royaume de France pour bénéficier de la protection capétienne.
Elle contrôle également une grande route reliant :
l’Europe du Nord,
la vallée du Rhône,
la Provence
et la Méditerranée.
Innocent IV s’y installe.
Ce qui devait être un refuge temporaire devient le centre de la chrétienté occidentale pendant plus de six ans.
🏛️ Lyon devient la capitale pontificale
Innocent IV ne cesse pas d’être pape parce qu’il se trouve loin de Rome.
Au contraire.
Depuis Lyon, il gouverne l’Église.
La chancellerie pontificale produit des milliers de lettres.
Des évêques, des abbés, des ambassadeurs, des princes et des juristes viennent rencontrer le souverain pontife.
Des messages partent vers :
la France,
l’Angleterre,
l’Espagne,
l’Italie,
la Terre sainte
et jusqu’aux territoires dominés par les Mongols.
Le pape organise également des missions diplomatiques vers l’Asie.
Son horizon politique dépasse très largement les murs de Lyon.
Innocent IV transforme son refuge en gouvernement international.
Rome conserve son prestige.
Mais, pendant plusieurs années, le pape règne depuis les rives du Rhône.
⚔️ Le concile qui dépose un empereur
En 1245, Innocent IV convoque le premier concile de Lyon.
L’objectif principal est clair :
régler définitivement le conflit avec Frédéric II.
L’empereur est accusé de multiples fautes.
Ses représentants tentent de le défendre.
La procédure possède une dimension religieuse, mais aussi une importance politique immense.
Le 17 juillet 1245, Innocent IV proclame la déposition de Frédéric II.
Le pape prétend délier les sujets de l’empereur de leur serment de fidélité.
Frédéric II refuse naturellement de reconnaître cette décision.
Il conserve ses armées, ses territoires et ses partisans.
Mais l’acte pontifical encourage ses adversaires.
Une véritable guerre politique, militaire et idéologique se développe à travers l’Europe.
Le juriste Sinibaldo Fieschi vient d’accomplir le geste le plus spectaculaire de son pontificat :
un pape a déclaré qu’un empereur n’était plus empereur.
🌍 Un pape au centre du monde médiéval
Le concile de Lyon ne traite pas seulement de Frédéric II.
Les chrétiens d’Orient sont menacés.
Jérusalem a été reprise en 1244.
La croisade de Louis IX se prépare.
Les armées mongoles ont bouleversé l’Europe orientale et une grande partie de l’Asie.
Innocent IV tente donc de mobiliser les royaumes chrétiens, d’organiser la défense de la Terre sainte et d’établir des contacts avec les nouveaux maîtres de l’Orient.
Sous son pontificat, des envoyés franciscains parcourent des milliers de kilomètres jusqu’au cœur de l’Empire mongol.
Pendant ce temps, le pape continue sa bataille contre Frédéric II.
Il soutient les adversaires de l’empereur.
Il multiplie les excommunications.
Il cherche de nouveaux souverains capables de remplacer les Hohenstaufen.
La diplomatie pontificale ne connaît guère le repos.
⚰️ La mort de Frédéric II
Frédéric II meurt le 13 décembre 1250.
La disparition de l’empereur change immédiatement la situation.
Innocent IV n’a plus devant lui l’adversaire qui avait provoqué son départ d’Italie.
Le conflit ne disparaît pas complètement.
Les héritiers de Frédéric conservent des territoires et des armées.
Mais le principal obstacle est tombé.
Après plus de six années passées à Lyon, le pape décide de reprendre la route.
Il veut regagner l’Italie.
Il ne se dirige pourtant pas immédiatement vers Rome.
La péninsule demeure instable.
Le plus prudent consiste à rejoindre d’abord la Ligurie et les territoires où les Fieschi disposent de solides appuis.
Pour cela, il faut atteindre la mer.
Et sur la route du sud se trouve :
Marseille.
🐴 19 avril 1251 : le départ de Lyon
Innocent IV quitte Lyon le 19 avril 1251.
Le déplacement d’un pape médiéval ne ressemble évidemment pas à un voyage solitaire.
Le souverain pontife est accompagné de membres de la Curie, de chapelains, de serviteurs, d’hommes d’armes et probablement de représentants des grandes familles qui soutiennent son retour.
Il faut transporter :
les bagages,
les archives nécessaires,
les objets liturgiques,
l’argent,
les chevaux
et tout ce qui accompagne une cour itinérante.
L’itinéraire exact entre Lyon et Marseille n’est pas entièrement documenté.
Le pape descend vers la Provence.
Onze jours après son départ, il atteint la cité portuaire.
Le 30 avril 1251, Innocent IV entre à Marseille.
⚓ Marseille n’est pas encore française
La ville découverte par Innocent IV ne ressemble guère à la Marseille actuelle.
Elle n’appartient pas au royaume de France.
La Provence demeure liée au monde impérial et possède ses propres dynasties, ses propres institutions et ses propres rapports de force.
Le frère du roi de France Louis IX, Charles d’Anjou, est devenu comte de Provence en épousant Béatrice, l’héritière du comté.
Mais son autorité rencontre de fortes résistances.
Marseille défend farouchement ses libertés communales.
La ville se gouverne autour d’institutions propres.
Elle possède un podestat, magistrat chargé de diriger la commune.
Elle négocie, s’allie, résiste et affirme ses droits face aux seigneurs qui cherchent à la contrôler.
En 1251, Marseille n’est donc pas une paisible escale placée sous l’autorité incontestée d’un prince.
C’est une ville :
riche, maritime, politique et presque rebelle.
🏰 Une cité entre l’abbaye, l’évêque et la commune
La Marseille médiévale est composée de plusieurs pouvoirs qui se partagent l’espace urbain.
Au sud du port s’élève la puissante abbaye de Saint-Victor.
Ses religieux possèdent des terres, des droits et un prestige considérable.
Au nord se trouvent la cathédrale de la Major, les quartiers anciens et les autorités épiscopales.
Autour du port, les marchands, les navigateurs et les institutions communales défendent leurs intérêts.
Le Vieux-Port constitue déjà le cœur économique de la ville.
Des navires y arrivent depuis :
la Catalogne,
l’Italie,
la Corse,
la Sardaigne,
la Sicile,
le Levant
et les côtes d’Afrique du Nord.
Innocent IV n’arrive donc pas dans un simple port provincial.
Il entre dans l’un des grands carrefours maritimes de la Méditerranée occidentale.
📜 1ᵉʳ mai 1251 : le pape écrit depuis Marseille
Le passage d’Innocent IV ne repose pas seulement sur une tradition tardive.
Nous possédons une preuve particulièrement précieuse.
Le 1ᵉʳ mai 1251, un acte pontifical est daté de Marseille.
La formule d’adresse mentionne :
« Potestati et Communi Massiliensi »
Autrement dit :
le podestat et la commune de Marseille.
La présence de ces mots est capitale.
Elle montre d’abord qu’Innocent IV se trouve réellement dans la ville.
Il ne s’agit pas d’une visite inventée plusieurs siècles plus tard pour flatter le prestige marseillais.
Un document de la chancellerie pontificale porte bien la date de Marseille.
La formule révèle également l’organisation politique de la cité.
Le pape ne s’adresse pas seulement à un évêque, à un abbé ou à un seigneur.
Il parle aux représentants de la commune.
Marseille apparaît dans l’acte comme une communauté politique constituée.
Pendant son escale, Innocent IV continue donc à gouverner.
Le pape voyage.
La chancellerie, elle, ne prend pas de vacances.
🔍 Une preuve plus forte que la légende
La chronique associée à Saint-Victor fournit les deux autres repères essentiels.
Elle situe l’arrivée du pape au 30 avril 1251.
Elle place son départ pour l’Italie au 3 mai suivant.
L’acte daté du 1ᵉʳ mai s’insère parfaitement entre ces deux événements.
La chronologie est donc particulièrement solide :
19 avril : départ de Lyon.
30 avril : arrivée à Marseille.
1ᵉʳ mai : acte pontifical daté de la ville.
3 mai : embarquement pour l’Italie.
Pour un épisode vieux de près de huit siècles, disposer de trois dates aussi précises représente une chance remarquable.
Les archives permettent ici d’écarter les récits trop romanesques.
Nous ne savons presque rien du cérémonial.
Mais nous savons que le pape était là.
⚜️ Charles d’Anjou se rapproche
Le passage pontifical intervient à un moment extrêmement délicat pour Marseille.
Charles d’Anjou est devenu comte de Provence grâce à son mariage avec Béatrice.
Cette union a d’ailleurs nécessité une dispense accordée sous le pontificat d’Innocent IV.
Charles est le frère de Louis IX.
Il possède donc le soutien d’une des plus puissantes familles royales d’Europe.
Mais les grandes villes provençales acceptent difficilement son autorité.
Marseille, Arles et Avignon ont défendu leurs libertés communales.
Au printemps 1251, Charles revient de croisade.
Arles et Avignon finissent par se soumettre.
Marseille continue de résister.
Quelques mois après le départ d’Innocent IV, Charles d’Anjou dirigera ses forces contre la cité.
La lutte se prolongera avant l’accord de 1252 qui reconnaîtra l’autorité comtale tout en laissant subsister une partie des institutions marseillaises.
Le pape traverse donc une ville qui se trouve :
à quelques mois d’un affrontement décisif.
🤔 Une mission politique secrète ?
La proximité des événements peut naturellement susciter une hypothèse.
Innocent IV aurait-il profité de son passage pour encourager la soumission de Marseille à Charles d’Anjou ?
Aurait-il négocié avec les dirigeants de la commune ?
Aurait-il transmis des conseils, des avertissements ou des promesses ?
La question est légitime.
La réponse demeure prudente :
nous n’en avons pas la preuve.
Le pape connaît Charles d’Anjou.
Il a favorisé son mariage avec Béatrice de Provence.
Il souhaite probablement voir la région stabilisée.
Mais aucun document connu ne permet de transformer l’escale marseillaise en mission diplomatique secrète.
La présence d’une lettre destinée au podestat et à la commune confirme un contact institutionnel.
Elle ne suffit pas à prouver que le pape est venu préparer une soumission militaire.
L’histoire est déjà assez intéressante sans lui ajouter une intrigue que les archives ne racontent pas.
🚢 Pourquoi choisir Marseille ?
Le choix de Marseille s’explique d’abord par la géographie.
Après avoir quitté Lyon, Innocent IV suit la grande voie conduisant vers la Méditerranée.
Marseille dispose d’un port actif, de marins expérimentés et de relations régulières avec l’Italie.
Le pape veut rejoindre la Ligurie.
Il est lui-même issu d’une famille génoise.
Les réseaux des Fieschi peuvent organiser son accueil et assurer sa sécurité une fois la mer traversée.
Depuis Marseille, le trajet maritime vers Gênes est naturel.
Le port permet également d’éviter une longue traversée terrestre à travers des régions politiquement instables.
Innocent IV avait quitté l’Italie par bateau en 1244.
Il y retourne par bateau en 1251.
Entre ces deux voyages se trouvent :
six années lyonnaises,
un concile,
la déposition d’un empereur
et l’un des grands affrontements politiques du Moyen Âge.
🌊 3 mai 1251 : le départ
Le 3 mai, Innocent IV s’embarque à Marseille.
Nous ignorons le nom du navire.
Nous ne savons pas à quel endroit précis du port la suite pontificale monte à bord.
Aucun récit détaillé ne décrit les préparatifs.
Il faut cependant imaginer l’agitation provoquée par le départ.
Une cour pontificale ne se transporte pas discrètement.
Les bagages doivent être chargés.
Les membres de l’entourage embarquent.
Les autorités locales viennent probablement saluer le souverain pontife.
Des gardes surveillent les quais.
Les marins préparent la traversée.
Puis le navire quitte le bassin marseillais et gagne la Méditerranée.
Au cours du même mois, Innocent IV apparaît à Gênes.
Il retrouve la Ligurie et les réseaux de sa famille.
Marseille a rempli sa mission :
rendre l’Italie au pape.
🇮🇹 Gênes avant Rome
Le départ de Marseille ne signifie pas qu’Innocent IV retourne immédiatement s’installer au Vatican.
Rome demeure politiquement dangereuse.
Les héritiers et les partisans de Frédéric II conservent une influence considérable.
Le pape séjourne d’abord dans plusieurs villes italiennes.
Il poursuit son combat contre la maison de Hohenstaufen.
Il ne revient durablement à Rome qu’en 1253.
L’escale marseillaise ne marque donc pas la fin de toutes ses difficultés.
Elle représente plutôt le passage entre deux périodes de son pontificat :
le pape réfugié à Lyon
et
le pape revenu sur le terrain italien.
🕍 A-t-il visité Saint-Victor ?
La question est inévitable.
Innocent IV a-t-il pénétré dans l’abbaye de Saint-Victor ?
A-t-il prié devant les reliques des martyrs ?
A-t-il célébré une messe dans l’église abbatiale ?
Le lien paraît tentant.
Saint-Victor domine l’entrée du port.
L’abbaye possède une importance religieuse internationale.
Sa chronique conserve le souvenir du passage pontifical.
Mais aucun document ne permet d’affirmer qu’Innocent IV y a réellement séjourné ou célébré une cérémonie.
Il a pu visiter l’abbaye.
Il a pu y être accueilli.
Il a également pu loger ailleurs.
Nous ne le savons pas.
Un autre pape, Urbain V, établira plus tard un lien incontestable et spectaculaire avec Saint-Victor.
Pour Innocent IV, la prudence reste nécessaire.
⛪ A-t-il vu la Major ?
La cathédrale médiévale de la Major existe naturellement en 1251.
Elle constitue le siège de l’évêque de Marseille.
Une rencontre entre le pape et les autorités religieuses locales paraît vraisemblable.
Mais là encore, aucun récit conservé ne décrit une entrée solennelle dans la cathédrale.
Nous ne savons pas :
s’il y célèbre la messe,
s’il rencontre publiquement la population,
s’il prononce une bénédiction,
ou si une procession traverse les rues.
Le pape est présent dans la ville.
Le cérémonial demeure invisible.
Les archives médiévales possèdent parfois un humour involontaire.
Elles conservent soigneusement la date d’un document administratif.
Elles oublient de raconter ce que tous les Marseillais auraient voulu voir.
⭐ Et Notre-Dame-de-la-Garde ?
Une première chapelle existe déjà sur la colline de la Garde.
Les marins commencent à associer le lieu à la protection de la Vierge.
Innocent IV a-t-il aperçu la hauteur depuis le port ?
Très probablement.
Y est-il monté ?
Rien ne le prouve.
Il faut donc résister à la tentation d’organiser, huit siècles plus tard, une visite pontificale complète :
Saint-Victor le matin,
la Major à midi,
la Bonne Mère au coucher du soleil.
Ce serait un magnifique programme touristique.
Ce ne serait pas encore de l’histoire.
❓ Ce que nous ignorons
Le passage d’Innocent IV est certain.
Ses détails ne le sont pas.
Nous ignorons :
le lieu exact de son hébergement,
le nom de son navire,
l’identité de tous les membres de son escorte,
les cérémonies organisées par la ville,
les monuments qu’il visita,
les paroles qu’il prononça,
et l’itinéraire précis suivi entre Lyon et Marseille.
Nous ne possédons pas davantage le récit d’une foule immense venue l’acclamer.
L’escale a peut-être été solennelle.
Elle a peut-être été essentiellement pratique.
La meilleure manière de respecter cet épisode consiste à ne pas remplir les silences des archives avec des certitudes imaginaires.
📚 Le grand juriste de la papauté
Innocent IV ne reste pas seulement célèbre pour son conflit avec Frédéric II.
Il compte parmi les grands spécialistes médiévaux du droit canon.
Son commentaire des décrétales, souvent désigné sous le nom d’Apparatus, exerce une influence durable.
Il développe une conception très puissante de l’autorité pontificale.
À ses yeux, le pape ne dirige pas uniquement l’administration de l’Église.
Il possède une responsabilité sur l’ensemble de la société chrétienne.
Cette vision lui permet de justifier son intervention dans les affaires des royaumes et de l’Empire.
Elle explique en partie la déposition de Frédéric II.
Elle nourrit également ce que les historiens appellent parfois la monarchie pontificale médiévale.
Le passager qui embarque à Marseille n’est donc pas un souverain affaibli cherchant simplement à rentrer chez lui.
C’est l’un des théoriciens les plus ambitieux du pouvoir papal.
⚫ Un pontificat puissant et controversé
Le bilan d’Innocent IV ne peut pas être réduit à son intelligence juridique ou à sa résistance face à l’empereur.
Son pontificat comporte également des pages sombres.
En 1252, un an après son passage à Marseille, il promulgue la bulle Ad extirpanda.
Le texte autorise les autorités civiles, sous certaines limites, à recourir à la torture dans les procédures menées contre les personnes accusées d’hérésie.
Cette décision constitue une étape majeure dans le durcissement de la répression inquisitoriale.
Elle rappelle que le Moyen Âge pontifical ne se résume ni aux cathédrales ni aux grandes cérémonies.
La défense de l’unité religieuse peut alors justifier des méthodes que notre époque considère comme profondément inacceptables.
Innocent IV demeure donc un personnage complexe :
juriste brillant,
diplomate audacieux,
adversaire des prétentions impériales,
défenseur d’une papauté universelle
et acteur d’un système répressif particulièrement dur.
⚔️ Le combat continue en Italie
La mort de Frédéric II ne met pas fin à la guerre.
Son fils Conrad IV et son fils naturel Manfred défendent les possessions de la dynastie.
Innocent IV cherche à leur retirer le royaume de Sicile.
Il propose la couronne à différents princes européens.
Les négociations échouent ou se heurtent aux réalités militaires.
Le pape continue donc à se déplacer, à négocier et à soutenir les adversaires des Hohenstaufen.
Son retour en Italie ne lui apporte pas la tranquillité.
Il demeure jusqu’à la fin de sa vie plongé dans les conflits politiques de la péninsule.
🕊️ 1254 : la mort à Naples
Innocent IV meurt à Naples le 7 décembre 1254.
Son pontificat aura duré un peu plus de onze années.
Il n’a pas réussi à éliminer définitivement les héritiers de Frédéric II.
Mais il a profondément renforcé les ambitions politiques et juridiques de la papauté.
Il laisse une œuvre canonique majeure et le souvenir d’un pape capable de gouverner loin de Rome pendant plusieurs années.
Son tombeau se trouve à Naples.
Marseille ne conserve ni sa dépouille, ni un palais, ni un sanctuaire construit en son honneur.
La cité possède quelque chose de plus discret :
la trace de son passage vers la mer.
🥇 Le premier pape vraiment attesté
Des traditions ont parfois attribué à des papes plus anciens un passage à Marseille.
Le cas le plus célèbre concerne Benoît IX, qui aurait consacré l’église de Saint-Victor au XIᵉ siècle.
Mais la charte utilisée pour soutenir cette histoire est aujourd’hui considérée comme fausse.
Benoît IX ne semble donc jamais être venu à Marseille.
Avec Innocent IV, la situation est différente.
Nous possédons :
une chronique indiquant son arrivée,
une date précise,
un acte pontifical rédigé dans la ville,
une adresse au podestat et à la commune,
et la date de son embarquement.
Sauf découverte future, Innocent IV apparaît donc comme :
le premier pape régnant dont la présence à Marseille soit solidement documentée.
🗺️ Ce qu’il en reste aujourd’hui
L’escale d’Innocent IV n’a pas laissé de grand monument identifié.
Son souvenir peut néanmoins être retrouvé à travers plusieurs lieux et plusieurs traces.
⚓ 1. Le Vieux-Port
C’est depuis le port médiéval que le pape reprend la mer le 3 mai 1251.
Les quais actuels ne ressemblent plus à ceux du XIIIᵉ siècle.
Le bassin demeure pourtant le même grand abri naturel.
Innocent IV y attendit un navire capable de le conduire vers l’Italie.
Pendant quelques heures, le Vieux-Port fut la porte de retour du souverain pontife vers sa péninsule natale.
🏰 2. L’abbaye Saint-Victor
La chronique liée à Saint-Victor conserve les dates du passage pontifical.
Nous ne pouvons pas assurer qu’Innocent IV séjourna dans l’abbaye.
Mais le monument demeure le meilleur endroit pour retrouver l’atmosphère religieuse de la Marseille médiévale.
Saint-Victor prendra une importance bien plus grande dans la suite de notre histoire.
Au siècle suivant, un ancien abbé du monastère deviendra pape sous le nom d’Urbain V.
Avec lui, le lien entre Marseille et la papauté ne sera plus une simple escale.
⛪ 3. La vieille Major
La cathédrale médiévale de Marseille a connu de nombreuses transformations.
Une partie de l’ancienne Major subsiste près de l’immense cathédrale édifiée au XIXᵉ siècle.
Innocent IV a nécessairement connu la ville épiscopale dominée par cette église.
Aucune source ne prouve cependant qu’il y célébra une cérémonie.
La Major appartient au décor vraisemblable de l’escale, non à son itinéraire certain.
📜 4. Les archives
Le principal monument laissé par Innocent IV est un texte.
La bulle datée du 1ᵉʳ mai 1251 transforme une simple tradition en fait historique.
Quelques mots latins suffisent à faire réapparaître la Marseille communale :
le podestat,
la commune,
le pape
et
la ville portuaire.
Les pierres peuvent disparaître.
Une date écrite peut traverser huit siècles.
🌊 Marseille, port des papes
Innocent IV ne vient pas à Marseille parce que la ville constitue le centre de la chrétienté.
Il vient parce qu’elle ouvre la route de la Méditerranée.
Cette fonction se retrouvera dans plusieurs épisodes de la série.
Marseille accueille les souverains pontifes au moment où ils circulent entre :
Avignon,
Rome,
la Provence,
la France
et l’Italie.
La ville n’est pas toujours leur destination.
Elle est souvent leur passage obligé.
Elle possède :
un port,
des navires,
des routes,
des abbayes,
des institutions
et une position stratégique exceptionnelle.
En 1251, Marseille offre à Innocent IV ce dont il a le plus besoin :
la possibilité de repartir.
⚓ Trois jours, mais une première
Le passage d’Innocent IV ne transforme pas Marseille.
Il ne fonde aucun édifice.
Il n’y convoque aucun concile.
Il n’y célèbre aucun mariage royal.
Il ne laisse aucune grande œuvre d’art.
Il ne reste que du 30 avril au 3 mai 1251.
Mais ces quelques journées ouvrent une histoire extraordinaire.
Après lui viendront :
Urbain V,
Grégoire XI,
Clément VII d’Avignon,
Benoît XIII,
Clément VII de Médicis
et, près de huit siècles plus tard,
François.
Chacun trouvera une Marseille différente.
Innocent IV découvre une commune médiévale en lutte pour ses libertés.
François rencontrera une métropole méditerranéenne de plus de huit cent mille habitants.
Entre les deux :
près de huit siècles de papes, de ports, de crises et de cérémonies.
✨ Il ne vint pas régner, mais embarquer
Innocent IV n’a probablement jamais imaginé qu’un jour son escale marseillaise ouvrirait une série historique.
Il cherchait seulement à regagner l’Italie.
Le pape avait fui Frédéric II.
Il avait gouverné depuis Lyon.
Il avait déposé l’empereur.
Il avait attendu sa mort.
Puis il avait repris la route.
Marseille lui offrit son port.
La ville ne garda ni son trône, ni son tombeau, ni sa cour.
Elle conserva simplement la preuve qu’il était passé.
Urbain V laissera des pierres.
Grégoire XI laissera le souvenir du retour à Rome.
Clément VII de Médicis laissera un mariage royal.
François laissera les images du Vélodrome.
Innocent IV laisse :
une arrivée,
une bulle,
et un départ.
Trois jours seulement.
Mais Marseille Papale avait commencé.
📚 Sources
Diocèse de Marseille — Des papes à Marseille ! — présentation générale des passages pontificaux dans la ville, de l’embarquement d’Innocent IV en mai 1251 à la visite de François en 2023 ; mise au point sur la fausse tradition concernant Benoît IX.
Saint-Siège — Innocent IV — fiche officielle du 180ᵉ pape : nom civil, origine, dates du pontificat et mort en 1254.
École française de Rome — La Chronique de Saint-Victor de Marseille — édition historique mentionnant l’arrivée d’Innocent IV à Marseille le 30 avril 1251 et son départ pour l’Italie le 3 mai.
École française de Rome — La Chronique de Saint-Victor, suite et fin — publication de la bulle d’Innocent IV datée de Marseille le 1ᵉʳ mai 1251 et adressée au podestat et à la commune.
CIHAM–Université de Lyon — Innocent IV à Lyon, 1244-1251 — gouvernement pontifical depuis Lyon, concile de 1245, conflit avec Frédéric II, activité juridique et diplomatique du pape.
Revue d’histoire de l’Église de France — Innocent IV à Lyon et le concile de 1245 — étude du séjour lyonnais, de l’arrivée du pape en décembre 1244 à son départ du 19 avril 1251.
Treccani — Charles Ier d’Anjou — arrivée de Charles d’Anjou en Provence, résistance des communes, conflit avec Marseille et soumission progressive de la ville.
Treccani — Alberto Fieschi — retour d’Innocent IV à Gênes en mai 1251 et rôle des réseaux de la famille Fieschi.
Harvard Law School — Sinibaldo Fieschi, canoniste et pape — importance d’Innocent IV dans l’histoire du droit canon, conflit avec l’empereur et mort à Naples.
Université d’Opole — La bulle Ad extirpanda et la torture — étude historique de la décision de 1252 autorisant le recours à la torture dans les procédures contre l’hérésie.
🔎 Pour aller plus loin
👑 Marseille Royale (1) : le roi René
⛪ Le pape François à Marseille
⛪ À suivre dans Marseille Papale
Marseille Papale (2) : Urbain V
L’abbé de Saint-Victor devenu pape
Ancien supérieur de l’abbaye marseillaise, Urbain V transforme Saint-Victor, consacre son maître-autel en 1365, séjourne vingt jours dans la ville avant de partir pour Rome et revient une dernière fois par Marseille en 1370. Après sa mort, sa dépouille retrouve l’abbaye qu’il n’avait jamais oubliée.
Avec Innocent IV, Marseille conserve un document.
Avec Urbain V, elle conservera :
des pierres, un tombeau et une mémoire.
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Qu’est-ce qui vous étonne le plus dans le passage d’Innocent IV ?
La brièveté de son séjour ?
La précision des dates conservées depuis 1251 ?
La bulle adressée au podestat et à la commune ?
Le rôle du Vieux-Port dans son retour vers l’Italie ?
Ou le fait que Marseille ne soit pas encore une ville française ?
Peut-être avez-vous déjà remarqué, à Saint-Victor ou autour du Vieux-Port, une trace évoquant cette histoire pontificale.
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Le prochain pape ne fera pas que passer.
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