Saint-Tronc : quand un nom de terre devient un saint
À Saint-Tronc, le langage a créé un personnage que l’Église n’a jamais connu.
📅 Le jour à retenir : 14 septembre, fête de la Croix glorieuse
Il faut commencer par une surprise : saint Tronc n’existe pas. Aucun martyr, évêque ou ermite de ce nom ne figure dans le calendrier liturgique.
Le quartier ne possède donc ni saint patron véritable ni fête propre. La date la plus cohérente pour célébrer son histoire religieuse serait le 14 septembre, fête de la Croix glorieuse. Elle rappelle l’ancienne chapelle Sainte-Croix, élevée sur la colline dominant le village et longtemps fréquentée par les habitants.
Saint-Tronc devient ainsi un cas unique parmi les quartiers marseillais : son saint est imaginaire, mais sa mémoire chrétienne est bien réelle.
🌿 Resumit en prouvençau
A Marsiho, Sant-Tron porto lou noum d’un sant que jamai existiguè. Li formo anciano Centro, Centrones e Santron moustron qu’un noum de liò fuguè pauc à cha pauc coupa e entèndu coume Sant Tron.
Mai lou quartié gardo uno vertadiero memòri crestiano, aquelo de la capello de Santo-Crous sus la colo, dis ancian pelerinage e di terro de Sant-Vitour. Lou canau de Marsiho, li bastido, la peiriero e lis oustau an puei transforma l’ancian païs agricòu.
Encuei, entre la plaço, lou valoun de Toulouso e lou mount Santo-Crous, la vilo laisso encaro parla lou vilage.
📝 Article
À Marseille, les noms de quartiers ressemblent parfois à de petites énigmes. Saint-Pierre évoque naturellement l’apôtre, Saint-Victor rappelle le martyr marseillais et Saint-Barnabé porte le nom du compagnon de saint Paul.
Mais qui était saint Tronc ?
Personne.
Il n’existe aucune vie de saint Tronc, aucune relique, aucun pèlerinage placé sous son patronage. On ne connaît ni son lieu de naissance, ni son martyre, ni même la date à laquelle il aurait vécu. Et pour cause : le personnage a été créé par l’évolution du nom du quartier.
Un saint fabriqué par les mots
Les formes anciennes permettent de suivre cette transformation.
Une charte de l’abbaye Saint-Victor datée de 1040 mentionne le lieu sous la forme Centrones. Un acte notarié de 1278 emploie ensuite Santron. En 1309, le nom est écrit en deux mots, san tron. Enfin, un acte de 1614 utilise la forme devenue familière : Saint-Tronc.
Le linguiste provençal Charles Rostaing expliqua ce phénomène en 1947. Selon lui, l’ancien toponyme Centro avait progressivement été interprété comme un nom de saint. La langue populaire, puis les scribes, séparèrent Santron en deux éléments : San Tron, compris comme « saint Tronc ».
Les linguistes appellent cela une mécoupure, c’est-à-dire une séparation nouvelle et fautive des mots. À force d’être prononcé, écrit et répété, un simple nom de lieu avait été canonisé par l’usage.
Saint-Tronc appartient donc à cette curieuse famille de saints nés de la géographie. L’étude de Charles Rostaing cite précisément le quartier comme exemple provençal de transformation d’un ancien toponyme en nom religieux.
Une autre explication, plus légendaire, rapproche le mot « tronc » du bois de la Croix, en raison de l’ancienne chapelle Sainte-Croix. Cette image est séduisante, mais les formes médiévales relevées dans les archives rendent l’explication linguistique beaucoup plus vraisemblable.
Un ancien territoire de Saint-Victor
Bien avant de devenir un quartier du 10ᵉ arrondissement, Saint-Tronc appartenait à un vaste terroir agricole situé au sud de l’Huveaune.
Au Moyen Âge, une partie de ces terres dépendait de l’abbaye Saint-Victor. Les chartes évoquent un domaine appelé Carvillanus Ager, qui englobait des secteurs correspondant aujourd’hui à Saint-Loup, Pont-de-Vivaux, Sainte-Marguerite et Saint-Tronc.
Les religieux participèrent à la mise en valeur des terres et à l’aménagement des abords de l’Huveaune. Les traditions locales leur attribuent également la fondation d’une communauté de religieuses et l’édification d’une petite chapelle sur la hauteur de Sainte-Croix.
Le village demeura pendant des siècles un monde de chemins, de cultures, de pâturages et de petites propriétés. Il était suffisamment éloigné du centre de Marseille pour posséder sa propre vie, mais assez proche pour vendre ses productions sur les marchés de la ville.
La véritable église se trouvait sur la colline
Saint-Tronc n’eut jamais d’église paroissiale dédiée à son prétendu saint. Son véritable sanctuaire était la chapelle Sainte-Croix, élevée au sommet du mont du même nom, à environ 310 mètres d’altitude.
Les recherches locales décrivent un édifice minuscule, mesurant approximativement cinq mètres de longueur sur trois de largeur. Son côté nord aurait été largement ouvert afin que les fidèles rassemblés à l’extérieur puissent entendre la messe.
La chapelle était accessible par un chemin de procession montant en lacets. Cette pente sinueuse permettait aux pèlerins, mais également aux ânes et aux mulets transportant les personnes âgées ou infirmes, de parvenir jusqu’au sommet.
En 1645, des messes y étaient encore célébrées les dimanches et jours de fête. L’accès fut interdit par l’évêque en 1710, probablement en raison de l’état du bâtiment. La chapelle disparut presque entièrement au moment de la Révolution.
Il en subsiste néanmoins des traces : points d’ancrage dans la roche, fragments de maçonnerie, portions de calade et inscriptions laissées par d’anciens visiteurs. Une gravure datée de 1776 témoigne encore de la fréquentation du sommet. L’histoire de la chapelle et de son chemin de procession a été reconstituée par plusieurs chercheurs locaux.
Aujourd’hui, il n’existe toujours aucune église paroissiale placée sous le vocable de « saint Tronc », et pour cause. Une présence religieuse subsiste cependant dans le vallon de Toulouse autour de la communauté Saint-Joseph, tandis que les paroisses voisines se trouvent notamment à Saint-Loup et Pont-de-Vivaux.
Un hameau de six maisons
En 1878, l’historien Alfred Saurel décrivait encore Saint-Tronc comme un hameau très modeste.
Le village occupait les angles d’un carrefour formé par le chemin venant de Sainte-Marguerite, la route de Pont-de-Vivaux et une traverse conduisant vers l’ancien monastère. Il ne comptait alors qu’une demi-douzaine de maisons, accompagnées d’une école publique.
Autour de ce petit noyau s’étendaient de vastes propriétés ombragées. Derrière leurs grilles apparaissaient des bastides, des jardins, des terres cultivées et des pinèdes. Le boulevard Paul-Claudel était encore le chemin vicinal reliant Sainte-Marguerite à Saint-Tronc.
La place Saint-Tronc conserve la mémoire de cet ancien carrefour. Les voies modernes ont été élargies et les immeubles ont remplacé une partie des campagnes, mais l’organisation ancienne demeure lisible pour qui prend le temps d’observer les rues.
Le canal transforme la campagne
L’arrivée de l’eau de la Durance en 1849 bouleversa profondément le quartier.
Construit entre 1839 et 1854 sous la direction de l’ingénieur Franz Mayor de Montricher, le canal de Marseille traverse Saint-Tronc avant de poursuivre vers le Cabot, le Redon, Mazargues et la campagne Pastré.
Avant son arrivée, les cultures devaient résister à la sécheresse. La vigne, l’olivier et l’amandier dominaient. Grâce à l’irrigation, les habitants purent développer les vergers, le maraîchage et l’élevage de vaches laitières.
Des ouvriers agricoles arrivèrent du centre de Marseille. Des familles italiennes, notamment piémontaises, puis arméniennes participèrent également à la transformation du terroir. Dans le même temps, des négociants et industriels marseillais firent construire ou agrandir de confortables résidences de campagne.
La Rose, Bois Fleury, La Pintade, La Piboulo, La Malgue, Le Planol, Chante-Perdrix ou le château des Roches formaient ainsi une véritable géographie des bastides.
Certaines ont disparu, d’autres ont été englobées dans des résidences. Il reste parfois une grille, une allée de platanes, un vieux mur, un portail ou le nom donné à un lotissement. Ces fragments suffisent à rappeler qu’avant les automobiles et les immeubles, Saint-Tronc était l’une des campagnes de Marseille.
La pierre sous le village
L’autre grande activité du quartier fut l’extraction de la pierre.
La carrière de Saint-Tronc commence à être exploitée vers 1840. Elle devient l’un des plus anciens sites industriels encore actifs de Marseille. Ses fronts de taille ont profondément transformé les collines situées derrière le quartier.
Cette carrière explique la présence de chemins industriels, d’anciennes installations, de parois taillées et de traces d’outils encore visibles dans certains secteurs. Elle appartient à l’histoire ouvrière de Saint-Tronc autant que les bastides appartiennent à son histoire agricole.
Le site reste une installation industrielle en activité et ne se visite pas. Il doit être observé uniquement depuis les espaces publics autorisés.
La guerre dans la colline
Pendant la Seconde Guerre mondiale, les hauteurs de Saint-Tronc occupèrent une position stratégique.
Les recherches et témoignages recueillis dans le quartier signalent l’installation de soldats allemands à partir de novembre 1942. Un ouvrage souterrain fut aménagé dans la colline Sainte-Croix, à proximité des carrières.
Lors des combats pour la libération de Marseille, en août 1944, ce secteur dominant la vallée de l’Huveaune fut disputé. Les vestiges du bunker appartiennent aujourd’hui à une zone difficile et dangereuse d’accès. Ils ne constituent pas un lieu de visite aménagé, mais demeurent l’une des mémoires les plus méconnues du quartier.
Des bastides aux grands ensembles
À partir des années 1960, Marseille rattrapa définitivement Saint-Tronc.
Les grands domaines furent morcelés. Les chemins ruraux devinrent des boulevards et les immeubles remplacèrent progressivement les champs, les laiteries et les vergers.
Le château des Roches disparut ainsi lors de la construction de Castelroc Haut au début des années 1970. Cette résidence de 328 logements possède une particularité : ses bâtiments portent les noms de sommets chers à Marcel Pagnol, le Taoumé, le Ruissatel, le Bertagne et le Garlaban.
Ce détail presque littéraire rappelle que les habitants continuaient à regarder vers les collines au moment même où la ville gagnait du terrain.
Saint-Tronc est aujourd’hui un quartier densément peuplé. Pourtant, son paysage reste fait de contrastes : grands ensembles et anciennes villas, carrière industrielle et chemins de colline, canal et avenues, souvenirs de couvents et résidences modernes.
Son nom résume à lui seul cette superposition des siècles. Un ancien mot médiéval s’est transformé en saint imaginaire, puis ce saint a donné son nom à un village, à une place, à des rues, à une carrière et finalement à tout un quartier de Marseille.
👀 À voir à Saint-Tronc
🏘️ La place Saint-Tronc
Elle marque le cœur de l’ancien hameau décrit au XIXᵉ siècle. Autour de ce carrefour se regroupaient autrefois les quelques maisons du village, l’école et les chemins menant aux bastides.
✝️ Le mont Sainte-Croix
La colline domine Saint-Tronc et Castelroc. Les ruines de la chapelle, les anciennes inscriptions et le chemin de procession se trouvent dans un secteur non aménagé, proche de terrains industriels ou réglementés. Il faut rester sur les voies autorisées et vérifier les restrictions d’accès aux massifs, particulièrement en période de risque d’incendie.
🌊 Les passages du canal de Marseille
Le canal traverse le quartier et rappelle la transformation agricole du XIXᵉ siècle. Ses berges sont souvent clôturées et interdites. Il doit être observé depuis les rues, ponts et passages publics.
🌳 Le parc de la Pintade
Son nom conserve le souvenir d’une ancienne campagne. Selon les recherches toponymiques locales, Pintado pourrait signifier « fraîchement repeinte » en provençal. La bastide aurait donc donné son nom au lieu sans aucun rapport avec l’oiseau.
🏚️ Les traces des bastides
Les grilles, les murs et certains alignements d’arbres de Bois Fleury, de La Rose ou du château des Roches permettent encore de reconstituer le paysage d’autrefois. La plupart de ces vestiges se trouvent toutefois sur des propriétés privées.
🏢 Les sommets de Castelroc
Les immeubles appelés Garlaban, Taoumé, Ruissatel et Bertagne forment un hommage discret aux collines de Marcel Pagnol. Il convient de les observer en respectant la tranquillité des résidents.
⛪ La chapelle Saint-Joseph-du-Cabot
Située juste au-delà des limites du quartier, elle domine Saint-Tronc depuis sa colline boisée. Achevée en 1869 dans un style néogothique, elle a été inscrite au titre des monuments historiques en 2026. La colline forme aujourd’hui un parc public de sept hectares. Histoire de la chapelle Saint-Joseph
🌿 Le parc de Maison-Blanche
Également situé à la lisière du quartier, l’ancien domaine de Maison-Blanche conserve une grande bastide et une partie de son parc. Il permet d’imaginer l’aspect des campagnes qui entouraient Saint-Tronc avant l’urbanisation.
👤 Personnalités liées à Saint-Tronc
✒️ Jean Monné (1838-1916)
Ingénieur des Ponts et Chaussées, poète de langue provençale et majoral du Félibrige, Jean Monné posséda la campagne Leydet, également appelée campagne Meistre, près de la traverse Chevalier.
Il y vécut jusqu’à sa mort en . Auteur, traducteur et défenseur de la graphie mistralienne, il fonda le bulletin Lou Felibrige et consacra une grande partie de sa vie au rayonnement de la langue d’oc.
🎨 Jules Cantini (1826-1916)
Le célèbre sculpteur-marbrier marseillais acquit en 1869 la campagne La Rose, située sur l’actuel boulevard Paul-Claudel.
Mécène, collectionneur et membre de l’Académie de Marseille, il reste notamment associé à la fontaine Cantini de la place Castellane et au musée qui porte son nom. La notice de l’Institut national d’histoire de l’art rappelle l’importance de son activité artistique et industrielle.
🙏 Bienheureux Jean-Baptiste Fouque (1851-1926)
Surnommé le « saint Vincent de Paul marseillais », l’abbé Fouque créa de nombreuses œuvres destinées aux enfants abandonnés, aux jeunes travailleurs et aux familles pauvres.
Dans le prolongement de l’Œuvre de l’Enfance délaissée, il fonda à Saint-Tronc une maison destinée à accueillir et réinsérer de jeunes garçons en difficulté. Il fut béatifié à la Major en 2018. L’Hôpital Saint-Joseph retrace son œuvre.
📖 Abbé Jean-Jacques Cayol (1812-1869)
Né dans la campagne de La Raffine, aux confins de Saint-Tronc et de Saint-Loup, il fut professeur de philosophie au collège catholique de Marseille.
Il publia en 1866 une histoire du quartier de Saint-Loup, devenue une source précieuse pour comprendre l’ancien terroir commun aux deux villages.
🏛️ Note culturelle
Saint-Tronc n’est pas le seul nom trompeur du secteur.
Le vallon de Toulouse ne semble pas avoir de lien avec la ville de Toulouse. Les recherches locales font remonter son nom à Étienne Toulouze, propriétaire de terres dans le vallon à la fin du XVIIᵉ siècle.
La Pintade ne désignerait pas davantage l’oiseau. Son nom viendrait du provençal pintado, qui évoquerait une maison fraîchement peinte.
Quant à l’idée selon laquelle Saint-Tronc serait une déformation de saint Thyrse, elle apparaît parfois dans les récits locaux en raison de l’ancien territoire voisin de Saint-Thys. Aucun document ne permet cependant de remplacer l’explication beaucoup plus solide donnée par les formes Centro, Centrones et Santron.
Le nom de Saint-Tronc est donc une erreur ancienne devenue une vérité géographique.
📚 Sources
Charles Rostaing, « La substitution en Provence d’un nom de saint à un toponyme plus ancien », 1947
Histoire du village de Saint-Tronc, d’après Alfred Saurel et les archives locales
Hôpital Saint-Joseph, histoire de l’abbé Jean-Baptiste Fouque
)
📚 Pour aller plus loin
Saint-Loup et les villages de la vallée de l’Huveaune
L’histoire du quartier voisin, autrefois étroitement liée aux terres de Saint-Tronc.
Saint-Victor et les origines chrétiennes de Marseille
Pour retrouver l’abbaye dont dépendait une partie de l’ancien terroir.
Saint-Barnabé, un autre village absorbé par Marseille
Un ancien noyau villageois ayant conservé sa place, son église et son identité.
Saint-Jérôme, des bastides au quartier moderne
Une autre histoire marseillaise faite de campagnes, de communautés religieuses et d’urbanisation.
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