🕊️ Saint Trophime d’Arles : aux sources de la Provence chrétienne
Premier évêque dans la mémoire arlésienne, entre histoire du IIIᵉ siècle et tradition apostolique
⚜️ Une parole pour le païs
« D’Arles, la mémoire chrétienne fit couler vers la Gaule entière les premiers ruisseaux de la foi. »
🌿 Resumit en prouvençau
Sant Trefume es tengu pèr lou proumié evesque d’Arle.
La tradicioun anciano dis que venguè de Roumo
pèr pourta l’Evangèli dins la grando ciéuta dóu Rose.
Au siècle V, lou papo Zosime parlavo deja de Trefume
coume dóu pastre manda à Arle
e de la font d’ounte la fe s’espandiguè dins lei Gaulo.
Mai fau destria l’istòri de la legèndo :
Trefume es pas seguramen lou disciple de sant Pau
cita dins leis Acte deis Apòstou,
e ren prouvo que sant Pèire l’aguèsse manda éu-meme.
L’istòri lou plaço pus versemblablamen
au siècle III, autour de l’an 250.
En 1152, sei reliquio fuguèron pourtado deis Alyscamp
à la catedralo d’Arle.
Despuei, soun noum es resta liga
à-n-uno dei plus bèlli glèiso roumano dóu païs.
Fête au Martyrologe romain : 29 décembre
Fête diocésaine : 28 novembre avec les saints évêques d’Arles
Lieu : Arles
Époque probable : IIIᵉ siècle, traditionnellement autour de 250
Statut : considéré comme le premier évêque d’Arles
Le Martyrologe romain situe prudemment Trophime « peut-être au IIIᵉ siècle » et le présente comme le premier évêque de la cité. La tradition diocésaine associe par ailleurs les saints évêques d’Arles le 28 novembre.
📖 Évangile en écho
« Allez ! De toutes les nations faites des disciples. »
— Matthieu 28, 19
Cette parole convient particulièrement à Trophime.
Car, même si nous ne pouvons plus raconter précisément ses voyages ou ses prédications, toute sa mémoire arlésienne est celle d’un évêque missionnaire, envoyé pour établir une Église dans l’une des principales cités de la Gaule romaine.
🕯️ Le premier évêque d’Arles ?
C’est ainsi que la tradition chrétienne le conserve.
Et cette tradition est très ancienne.
La première mention connue de Trophime apparaît en 417, dans une lettre du pape Zosime. Celui-ci rappelle que Trophime avait été envoyé à Arles depuis le siège romain et présente l’Église arlésienne comme une source dont la foi aurait ensuite irrigué les Gaules.
Nous sommes toutefois déjà environ un siècle et demi après l’époque à laquelle Trophime aurait vécu.
Nous ne possédons :
ni lettre écrite par Trophime,
ni acte de son épiscopat,
ni récit contemporain de sa mission.
Mais au début du Vᵉ siècle, l’Église d’Arles le considère déjà comme sa grande figure fondatrice. C’est un élément historique important en lui-même.
🏛️ Pourquoi Arles était-elle si importante ?
Parce qu’Arles n’était pas une petite ville périphérique.
Arelate était l’une des grandes cités de la Gaule romaine : port du Rhône, nœud commercial, centre administratif et politique de premier plan.
Son importance devient encore plus grande à la fin de l’Empire romain.
Lorsqu’au début du Vᵉ siècle les évêques d’Arles revendiquent une position privilégiée parmi les Églises de Gaule, ils disposent donc de deux arguments :
la puissance historique de leur cité,
et l’ancienneté supposée de leur fondation chrétienne.
Trophime devient l’un des fondements spirituels de cette ambition. En 417, Zosime accorde justement à l’évêque d’Arles des pouvoirs métropolitains considérables en invoquant la mission ancienne de Trophime.
La mémoire d’un saint servait aussi, dans l’Antiquité chrétienne, à définir la place d’une Église parmi les autres.
📜 Trophime aurait-il vécu au Ier siècle ?
C’est ici qu’il faut distinguer clairement tradition et histoire.
Une tradition arlésienne finit par identifier Trophime au Trophime d’Éphèse, compagnon de saint Paul mentionné dans les Actes des Apôtres et la deuxième lettre à Timothée.
Cette identification permettait de rattacher directement Arles aux temps apostoliques.
Mais elle n’est pas historiquement retenue aujourd’hui.
Nominis, qui reprend ici la tradition du Martyrologe, parle explicitement d’une « pieuse fiction » lorsqu’il évoque l’assimilation entre l’évêque d’Arles et le disciple de Paul.
Il faut donc bien distinguer :
Trophime d’Éphèse, personnage du Nouveau Testament,
et
Trophime d’Arles, ancien évêque de Gaule.
Le fait qu’ils portent le même nom a favorisé leur rapprochement.
Il ne suffit pas à en faire le même homme.
🔑 Saint Pierre l’a-t-il personnellement envoyé à Arles ?
C’est également une tradition très ancienne, mais non un fait démontré.
La lettre du pape Zosime de 417 affirme que Trophime fut envoyé à Arles depuis le siège romain. Elle ne dit cependant pas explicitement que Pierre lui-même l’envoya.
Quelques décennies plus tard, vers le milieu du Vᵉ siècle, des évêques favorables aux prétentions d’Arles écrivent au pape Léon Ier que Trophime aurait été envoyé par le bienheureux apôtre Pierre.
Cette affirmation servait aussi un enjeu ecclésiologique très concret : si Rome tenait sa primauté de Pierre, Arles pouvait prétendre à une primauté en Gaule grâce au missionnaire que Pierre lui aurait envoyé.
On voit donc comment se construit progressivement la tradition :
Rome → Trophime → Arles → les autres Églises de Gaule.
Cette généalogie spirituelle est remarquable.
Elle ne constitue cependant pas la preuve d’une mission personnelle donnée par saint Pierre au Ier siècle.
⏳ Le IIIᵉ siècle est beaucoup plus vraisemblable
Une autre tradition ancienne donne une chronologie plus plausible.
Grégoire de Tours, au VIᵉ siècle, rapporte que sept évêques furent envoyés de Rome en Gaule sous le consulat de Dèce et Gratus, c’est-à-dire vers 250.
Parmi eux figurent notamment :
Trophime pour Arles,
Saturnin pour Toulouse,
Denis pour Paris,
Martial pour Limoges.
Le récit de Grégoire est lui aussi postérieur aux événements, mais il situe Trophime dans le grand mouvement missionnaire du IIIᵉ siècle, bien mieux compatible avec ce que nous savons du développement des Églises de Gaule.
Le Martyrologe romain reste donc volontairement prudent :
« À Arles en Provence, peut-être au IIIᵉ siècle, saint Trophime, considéré comme le premier évêque de la cité. »
Voilà probablement la meilleure formulation.
✝️ Une Église d’Arles certaine dès le IIIᵉ siècle
Même si Trophime lui-même demeure difficile à saisir, l’existence ancienne de l’Église arlésienne ne fait aucun doute.
Vers 254, saint Cyprien de Carthage connaît déjà la situation de l’évêque Marcien d’Arles, accusé de s’être rapproché du rigorisme novatien.
Nous avons donc ici un repère particulièrement important :
au milieu du IIIᵉ siècle, Arles possède certainement un évêque et une communauté chrétienne structurée.
Si la tradition plaçant Trophime vers 250 conserve un noyau historique, il aurait donc précédé Marcien de très peu.
Cela rend le cadre chronologique parfaitement possible.
Ce que nous ne pouvons pas reconstituer, c’est la succession précise des premiers pasteurs.
🌊 « De lui coulèrent vers toute la Gaule les ruisseaux de la foi »
La formule de Zosime est magnifique.
Elle doit cependant être comprise dans son contexte.
Le pape ne rédige pas une histoire critique des origines chrétiennes françaises.
Il défend en 417 la prééminence ecclésiastique d’Arles.
Dire que toute la Gaule reçut la foi depuis Trophime relève donc aussi d’une rhétorique de primauté.
Nous savons en effet que d’autres communautés chrétiennes très anciennes existaient indépendamment dans la vallée du Rhône.
La plus célèbre est Lyon, dont les martyrs de 177 — Pothin, Blandine et leurs compagnons — sont remarquablement documentés par une lettre contemporaine.
Trophime ne peut donc pas être présenté comme celui qui aurait personnellement évangélisé toute la Gaule.
Mais la formule révèle quelque chose de vrai sur la place qu’Arles allait occuper :
la cité deviendra réellement l’un des grands foyers ecclésiastiques de la Gaule méridionale.
👑 Arles, une capitale chrétienne de la Gaule
Quelques générations après Trophime, l’importance de l’Église d’Arles devient incontestable.
En 314, la cité accueille un grand concile convoqué dans le contexte de la crise donatiste.
Au Vᵉ siècle, son siège est occupé par plusieurs figures majeures :
Honorat d’Arles, fondateur de Lérins ;
Hilaire d’Arles, grand prédicateur ;
puis, au siècle suivant,
Césaire d’Arles, l’un des évêques les plus importants de l’Occident mérovingien.
Les rapports entre Arles, Rome, Vienne, Marseille et Narbonne deviennent alors un enjeu majeur de l’organisation ecclésiastique de la Gaule.
Trophime se retrouve ainsi placé rétrospectivement à la source d’une lignée épiscopale prestigieuse.
C’est cette mémoire qui fera de lui le père spirituel de l’Église arlésienne.
⚰️ Trophime était-il martyr ?
Nous n’en savons rien.
Et il vaut mieux ne pas lui attribuer ce titre.
Le Martyrologe romain le présente comme évêque, sans le qualifier de martyr.
Au Moyen Âge, le célèbre Guide du pèlerin de Saint-Jacques-de-Compostelle recommande de vénérer à Arles le corps du bienheureux Trophime confesseur.
Dans le vocabulaire chrétien traditionnel, un confesseur est précisément un saint ayant témoigné de la foi sans avoir nécessairement subi le martyre.
On peut donc dire simplement :
Trophime fut vénéré comme évêque et confesseur.
La manière dont il mourut nous échappe.
⚱️ Des Alyscamps à la cathédrale
La mémoire de Trophime s’enracine profondément dans les Alyscamps, immense nécropole antique puis chrétienne située hors des murs d’Arles.
Au Moyen Âge, on y vénérait son tombeau et ses reliques.
Puis survient un événement parfaitement documenté.
Le 29 décembre 1152, l’archevêque Raimon de Montredon procède solennellement à la translation du corps de saint Trophime depuis l’église Saint-Honorat des Alyscamps jusqu’à la cathédrale d’Arles.
La charte de cette translation est encore conservée dans les archives et répertoriée par la base scientifique TELMA de l’Institut de recherche et d’histoire des textes.
Cette fois, nous quittons complètement la légende.
Le transfert de 1152 est un fait historique documenté.
⛪ Pourquoi la cathédrale s’appelle-t-elle Saint-Trophime ?
La grande église arlésienne était primitivement placée sous le vocable de saint Étienne, premier martyr.
Mais Trophime lui fut associé progressivement.
Il ne faut pas dire trop simplement que la cathédrale aurait changé de nom le jour de la translation de 1152 : les textes montrent que les vocables de Saint-Étienne et Saint-Trophime coexistaient déjà avant cette date.
La translation des reliques renforce cependant considérablement le culte de Trophime.
À partir du Moyen Âge central, son nom finit par dominer l’usage.
Aujourd’hui encore, l’ancienne cathédrale d’Arles demeure pour tous :
Saint-Trophime.
🏛️ Le portail : une Bible de pierre
L’église actuelle appartient pour l’essentiel aux XIIᵉ et XVᵉ siècles.
Son extraordinaire portail roman, réalisé vers la fin du XIIᵉ siècle, compte parmi les grands chefs-d’œuvre de la sculpture romane provençale.
Au centre, le Christ en majesté domine la composition.
Autour de lui se développe tout un univers sculpté :
les évangélistes,
les apôtres,
les élus,
les damnés,
des scènes bibliques,
et les grandes figures de la mémoire arlésienne.
Trophime y apparaît aux côtés de saint Étienne, les deux saints formant alors le cœur de l’identité religieuse de la cathédrale.
Le cloître voisin, commencé au XIIᵉ siècle puis poursuivi au XIVᵉ, prolonge cette extraordinaire catéchèse sculptée. La Ville d’Arles rappelle que l’ensemble appartient aux monuments romains et romans inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO.
🛤️ Trophime et les pèlerins du Moyen Âge
Le culte de Trophime dépassait largement les murs d’Arles.
La cité se trouvait sur l’une des grandes routes de pèlerinage vers Saint-Jacques-de-Compostelle.
Le pèlerin médiéval était explicitement invité à s’arrêter devant le corps de Trophime avant de se rendre aux Alyscamps, où reposaient selon la tradition de nombreux saints et martyrs.
Son tombeau participait donc à une véritable géographie sacrée :
Saint-Trophime,
les Alyscamps,
saint Genès,
saint Césaire,
puis la route vers Saint-Gilles et Compostelle.
Arles était autant une ville de passage qu’une ville de mémoire.
✨ Lien spirituel : transmettre une foi reçue
Trophime ne nous laisse aucun sermon.
Nous ne savons pas quelles paroles il prononça dans l’Arles romaine.
Nous ne connaissons même pas avec certitude le siècle exact où il exerça son ministère.
Et pourtant son souvenir traversa près de dix-sept siècles.
Cela donne une profondeur particulière à l’image employée en 417 :
une source dont coulent des ruisseaux.
La foi chrétienne fonctionne souvent ainsi.
Quelqu’un reçoit.
Il transmet à quelques autres.
Ceux-ci transmettent à leur tour.
Et des siècles plus tard, personne ne sait plus exactement quelle goutte fut la première.
Mais le fleuve existe.
Pour la mémoire chrétienne arlésienne, Trophime demeure l’homme placé à la source.
🙏 Prière à saint Trophime
Seigneur Jésus-Christ,
toi qui envoyas tes disciples
annoncer l’Évangile jusqu’aux extrémités de la terre,
garde en nous le désir de transmettre
ce que nous avons reçu.Saint Trophime,
premier pasteur dans la mémoire de l’Église d’Arles,
prie pour la Provence,
pour ses villes et ses campagnes,
pour ceux qui y annoncent aujourd’hui l’Évangile
et pour ceux qui le découvrent.Toi dont le souvenir unit
l’Arles antique à l’Arles chrétienne,
apprends-nous à recevoir notre héritage
sans le transformer en légende,
et à transmettre la foi
sans la garder pour nous.Veille sur Arles,
sur le Rhône,
sur les pèlerins
et sur tout le païs provençal.Amen.
🏛️ Note culturelle : le 29 décembre 1152, Trophime entra dans sa cathédrale
La date de sa fête possède à Arles une résonance historique étonnante.
Le 29 décembre 1152, jour même où sa mémoire est aujourd’hui inscrite au Martyrologe romain, l’archevêque Raimon de Montredon fit transférer solennellement les reliques attribuées à Trophime depuis Saint-Honorat des Alyscamps jusqu’à la cathédrale.
Le saint des origines chrétiennes rencontrait ainsi l’Arles romane.
Quelques décennies plus tard, son effigie prendrait place sur le portail monumental.
Et en 1178, Frédéric Barberousse serait couronné roi de Bourgogne dans cette même cathédrale, signe de l’immense prestige acquis par l’Église arlésienne au Moyen Âge.
Trophime n’était plus seulement le premier nom d’une liste d’évêques.
Il était devenu une partie de l’identité de la ville.
📚 Sources
Martyrologe romain / Nominis — saint Trophime, premier évêque d’Arles, fête du 29 décembre, datation prudente au IIIᵉ siècle et rejet de l’identification avec le compagnon de saint Paul.
Pape Zosime, lettre du 22 mars 417 — première mention ancienne de Trophime comme évêque envoyé du siège romain à Arles.
Eliana Magnani, Trophimus, Dionisus, Regulus, Felicissimus… — formation et développement médiéval des traditions relatives aux premiers évêques d’Arles.
TELMA – Chartae Galliae, IRHT — charte du 29 décembre 1152 relative à la translation du corps de saint Trophime des Alyscamps à la cathédrale.
Alain Girard, Cahiers de Fanjeaux — pèlerinage médiéval à Arles et vénération du corps de Trophime.
Ville d’Arles — patrimoine roman de Saint-Trophime et inscription UNESCO.
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Saint Trophime est un très bel exemple de la manière dont se construit une mémoire chrétienne.
L’histoire nous permet raisonnablement de voir en lui un très ancien évêque d’Arles, probablement du IIIᵉ siècle.
La tradition médiévale en fit ensuite un disciple des Apôtres envoyé directement par saint Pierre.
Faut-il abandonner cette tradition ?
Pas nécessairement.
Il suffit de savoir la raconter pour ce qu’elle est : une manière, pour l’Église d’Arles, d’exprimer la conscience très ancienne de ses racines et de son lien avec Rome.
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