Saint-Jérôme: entre cloître, tapis et faculté, le village qui traduisit le monde
Cinq siècles de foi, d’exil et de savoir dans le 13ᵉ arrondissement.
🌿 Resumit en prouvençau
Au pèd dau massís de l’Estello, un ancian ermitatge franciscan fondat per lo rei René venguèt un vilatge, puei un quartier de Marselha. Lei Armènis i bastiguèron una glèisa e i faguèron de tapís coneguts dins lei grands palais. Entre lo cloître, lei cigalas de ceramica e la facultat dei sciéncias, Sant-Jeròni demòra un luòc de fe, de trabalh e de saber.
😇 Saint du jour, 30 septembre
Saint Jérôme, traducteur de la Bible
Né vers 347 à Stridon, en Dalmatie, Jérôme étudia à Rome avant de mener une vie d’ermite, de prêtre et de savant. Installé à Bethléem, il consacra une grande partie de son existence à l’étude du grec et de l’hébreu.
Sa traduction latine de la Bible devint le fondement de la Vulgate, longtemps employée dans toute l’Église occidentale. Mort à Bethléem le 30 septembre 419 ou 420, il est honoré comme Père et Docteur de l’Église.
Jérôme ne vint jamais à Marseille. Son nom arriva dans les campagnes marseillaises au XVe siècle, lorsque les religieux installés par le roi René placèrent leur ermitage sous son patronage. Benoît XVI, catéchèse sur saint Jérôme
📝 Article
À Marseille, certains quartiers portent le nom d’un ancien domaine, d’un ruisseau ou d’une famille. Saint-Jérôme doit le sien à une petite communauté religieuse installée dans la campagne par le dernier grand comte de Provence.
Aujourd’hui, le nom évoque une avenue animée, des résidences, une faculté des sciences et les premières pentes du massif de l’Étoile. Pourtant, autour de la place Pélabon, le cœur de l’ancien village demeure encore visible.
Un ermitage voulu par le roi René
En 1470, René d’Anjou, comte de Provence et roi titulaire de Naples, favorisa l’établissement de Franciscains observantins dans les campagnes situées au nord-est de Marseille.
Il ne s’agissait probablement pas encore d’un grand couvent, mais plutôt d’un ermitage pourvu d’une chapelle. Les frères souhaitaient retrouver une forme plus rigoureuse de la vie franciscaine, associant pauvreté, prière et retrait du monde.
Leur maison fut placée sous le patronage de saint Jérôme, dont la vie d’ermite et de savant correspondait à leur idéal. En 1481, un document mentionne déjà le Conventus Sancti Hieronymi. Progressivement, le nom du patron passa de la chapelle au couvent, puis du couvent au hameau qui s’était formé autour de lui.
Saint-Jérôme est donc d’abord le nom d’une maison religieuse avant de devenir celui d’un village, d’une paroisse et finalement d’un quartier marseillais.
La place Pélabon, cœur de l’ancien village
Le noyau historique se trouve autour de la place Pélabon et de l’église paroissiale. L’édifice actuel conserve le souvenir de l’établissement des Observantins, même si ses différentes parties ont été remaniées au cours des siècles.
Sa façade étonne par sa largeur, très importante par rapport à la faible hauteur de l’ensemble. À l’intérieur, la voûte basse et quelques vestiges attribués à l’ancien cloître rappellent l’origine conventuelle du lieu. Une croix de mission portant le millésime 1865 se dresse encore près de l’église.
Autour du sanctuaire se développa un véritable village rural. En 1876, la paroisse comptait 1 253 habitants. Elle possédait alors un bureau de poste ainsi que des écoles laïques de garçons et de filles. Le territoire paroissial englobait plusieurs hameaux, parmi lesquels La Rose, Malpassé et Saint-Mitre.
Bastides, moulins, cultures maraîchères et chemins ruraux occupaient encore l’essentiel du paysage. Saint-Jérôme vivait à proximité de Marseille sans appartenir tout à fait à la ville dense.
L’expansion urbaine finit cependant par atteindre le village. Les campagnes furent loties, les chemins élargis et les constructions collectives se multiplièrent. Malgré cette transformation, la place Pélabon conserva sa fonction de centre villageois.
L’arrivée des Arméniens
Une nouvelle page s’ouvrit dans les années 1920 avec l’arrivée à Marseille de milliers de réfugiés arméniens chassés de l’ancien Empire ottoman.
Après un premier passage par les camps et les quartiers proches du port, de nombreuses familles cherchèrent à s’établir dans les faubourgs où les terrains étaient encore accessibles. Saint-Jérôme, Beaumont, Saint-Loup, La Rose et Saint-Antoine devinrent ainsi des centres importants de la présence arménienne à Marseille.
Les familles construisirent leurs maisons, organisèrent leurs associations et maintinrent leur langue, leur liturgie et leurs traditions. Leur implantation transforma durablement Saint-Jérôme, qui devint l’un des quartiers emblématiques de la Marseille arménienne. Émile Temime, « Les Arméniens à Marseille »
Des tapis marseillais dans les grands palaces
L’histoire arménienne de Saint-Jérôme est étroitement liée à la Société Tapis France Orient, créée à Marseille en 1923.
Son principal atelier fut installé sur un terrain de 24 000 mètres carrés à Saint-Jérôme. Il réunissait toutes les étapes de fabrication : préparation des dessins, choix des couleurs, teinture des laines, nouage, arasage, lavage, essorage et lissage.
L’établissement employait entre 400 et 450 personnes, principalement des femmes arméniennes qui possédaient un savoir-faire ancestral dans le nouage des tapis. Certaines familles installèrent également des métiers à tisser dans leurs propres maisons.
À partir de 1926, la direction technique fut confiée à Zareh Tchouhadjian, spécialiste des teintures végétales et de la fabrication orientale. Il adapta les dessins traditionnels au goût Art déco et devint propriétaire de la société en 1932.
Les tapis fabriqués à Saint-Jérôme furent destinés à des demeures privées, mais aussi à des lieux prestigieux comme le Ritz, le George-V et le paquebot Normandie. Pendant quelques décennies, ce quartier des campagnes marseillaises participa ainsi au grand luxe international.
La société disparut en 1946. Son atelier s’effaça progressivement du paysage, mais son histoire demeure une part essentielle de la mémoire ouvrière et arménienne du quartier. Histoire de Tapis France Orient
Une seconde église née de l’exil
Les familles arméniennes éprouvèrent rapidement le besoin de disposer d’un lieu de culte. Grâce à une souscription populaire, la première pierre de l’église apostolique arménienne Saint-Sahak-et-Saint-Mesrop fut posée en 1930.
Le sanctuaire fut consacré en 1933 par Mgr Krikoris Balakian, évêque et survivant du génocide arménien. Il se trouve encore aujourd’hui au 6 boulevard Charles-Zeytountzian, à proximité de l’église catholique.
Saint Sahak le Parthe et saint Mesrop Machtots sont deux grandes figures de la culture arménienne. Mesrop est traditionnellement considéré comme le créateur de l’alphabet arménien au début du Ve siècle. Avec Sahak, il encouragea la traduction de la Bible et des grands textes chrétiens dans cette nouvelle écriture.
La construction de cette église ne fut donc pas seulement religieuse. Elle permit à une communauté déracinée de transmettre sa langue, sa mémoire et son histoire à ses enfants. Le sanctuaire demeure aujourd’hui affecté au culte. Diocèse arménien de France
Du monastère à l’innovation sociale
Sur la colline Saint-Bruno se trouve un autre domaine religieux : le Cloître Saint-Jérôme.
À partir de 1932, les sœurs de la Visitation y établirent leur nouveau monastère, achevé dans les années suivantes. Entourées de plusieurs hectares de verdure, elles y menaient une vie de prière, cultivaient des potagers et élevaient des animaux.
Les religieuses quittèrent progressivement les lieux au cours des années 1980. En 1989, le domaine fut acquis par les Apprentis d’Auteuil. Il devint un lieu d’accueil, d’hébergement et de formation destiné aux jeunes ainsi qu’aux familles en difficulté.
Entre 2017 et 2018, une partie importante des bâtiments fut restaurée. L’ancien monastère accueille désormais des entreprises engagées dans l’économie sociale, des formations professionnelles, des manifestations et le restaurant des Jardins du Cloître.
Les six hectares du domaine forment aujourd’hui un îlot de verdure inattendu au milieu des quartiers urbanisés. L’ancien lieu de clôture religieuse est devenu un espace d’insertion et de rencontre. Histoire du Cloître
La faculté au pied de l’Étoile
Une autre transformation majeure intervint autour de 1960, avec la construction de la faculté des sciences destinée à soulager le site universitaire de Saint-Charles.
Le campus de Saint-Jérôme s’étendit sur la partie occidentale du quartier, face au Merlan. Ses amphithéâtres, laboratoires et résidences étudiantes introduisirent une nouvelle population dans cet ancien territoire agricole et ouvrier.
Le site accueille aujourd’hui le département de chimie, une bibliothèque universitaire et plusieurs laboratoires consacrés notamment à la physique, l’optique, l’électronique, la biologie et l’environnement.
Après les religieux étudiant les Écritures et les artisans arméniens transmettant leur savoir-faire, les chercheurs et les étudiants ont prolongé la vocation intellectuelle du quartier. Aix-Marseille Université
👣 Ce que l’on peut voir dans le quartier
Une promenade peut commencer sur la place Pélabon, devant l’église Saint-Jérôme. Il faut observer sa façade étonnamment large, sa voûte basse et la croix de mission datée de 1865. Les ouvertures de l’église étant limitées, il est préférable de consulter les indications de la paroisse avant une visite. Diocèse de Marseille
À quelques minutes se trouve l’église Saint-Sahak-et-Saint-Mesrop. Son architecture sobre et son identité arménienne témoignent de l’enracinement d’une communauté arrivée après le génocide.
La promenade peut continuer vers la Montée des Cigales, rue Fernand-Léger. Cet escalier de cinquante marches relie la cité des Hirondelles à la montée des Oliviers. Des cigales géantes en céramique et en pâte de verre, réalisées en 1987 par le sculpteur Jean-Marc Bourry, accompagnent l’ascension.
Sur la colline Saint-Bruno, le Cloître mérite également le détour. Son architecture conventuelle, ses jardins et son restaurant permettent de découvrir un domaine préservé de six hectares.
Le campus scientifique offre un autre visage de Saint-Jérôme. Il ne s’agit pas d’un monument touristique traditionnel, mais d’un ensemble qui raconte l’urbanisme universitaire des années 1960 et la nouvelle vocation scientifique du quartier.
À la limite de La Rose, la tour Paul-Trompette et son double, Les Cyprès, sont visibles de loin. Construites en 1966, ces tours de vingt étages appartenaient au programme de la première zone à urbaniser en priorité de Marseille.
🔎 Lieux insolites
🦗 Les cinquante marches aux cigales géantes
La Montée des Cigales est l’une des œuvres urbaines les plus inattendues du nord de Marseille. Les insectes monumentaux de Jean-Marc Bourry apparaissent le long de l’escalier comme un bestiaire provençal installé au milieu des immeubles.
La cigale des collines et des anciennes campagnes demeure ainsi présente dans un paysage profondément transformé par l’urbanisation. Saint-Jérôme à visiter
🪆 L’ancienne église russe de Notre-Dame-de-Kazan
À l’entrée du domaine du Cloître subsiste une petite église autrefois utilisée par une paroisse orthodoxe russe. Elle était dédiée à l’icône de Notre-Dame de Kazan, l’une des images les plus vénérées du christianisme russe.
En 2019, la paroisse fut transférée dans la chapelle Saint-Édouard de Montredon. L’ancien lieu de culte de Saint-Jérôme est désormais désaffecté, mais sa présence discrète rappelle la diversité religieuse du quartier. Ancienne paroisse Notre-Dame-de-Kazan
🧶 Une usine disparue qui travaillait pour le Normandie
Il ne reste presque plus rien de l’immense atelier de Tapis France Orient. Pourtant, des centaines d’ouvrières y nouèrent autrefois des tapis destinés aux hôtels les plus prestigieux et au célèbre paquebot Normandie.
L’un des plus grands lieux industriels du quartier a ainsi disparu sans devenir musée, monument ou friche culturelle. Sa mémoire repose essentiellement sur les photographies, les archives et les récits des familles arméniennes.
👤 Personnalités liées à Saint-Jérôme
👑 René d’Anjou, dit le roi René (1409-1480)
Comte de Provence et roi titulaire de Naples, René d’Anjou favorisa en 1470 l’installation des Franciscains observantins. Leur ermitage donna son nom au village puis au quartier.
⛪ Mgr Krikoris Balakian
Survivant et témoin du génocide arménien, Krikoris Balakian devint évêque des Arméniens du Midi de la France. Installé à Marseille, il participa à l’organisation des communautés réfugiées et consacra l’église Saint-Sahak-et-Saint-Mesrop en 1933.
🧶 Zareh Tchouhadjian
Spécialiste des tapis et des colorants végétaux, il prit la direction technique de Tapis France Orient en 1926. Il adapta les motifs traditionnels arméniens et orientaux au style Art déco, donnant aux productions de Saint-Jérôme une réputation internationale.
🎨 Jean-Marc Bourry
Sculpteur et plasticien, Jean-Marc Bourry réalisa en 1987 les cigales monumentales de la rue Fernand-Léger. Son œuvre est devenue l’une des curiosités artistiques du quartier.
🇫🇷 Paul Trompette
Contremaître minotier au moulin du Merlan, Paul Trompette participa à la Résistance et à l’organisation des groupes socialistes clandestins. Une rue et une tour situées à la limite de Saint-Jérôme et de La Rose portent son nom. Musée de la Résistance
🌿 Madeleine Rémusat (1696-1730)
Cette religieuse visitandine marseillaise ne connut pas le monastère de Saint-Jérôme, construit deux siècles après sa mort. Son souvenir fut cependant donné au couvent et au boulevard Madeleine-Rémusat qui conduit aujourd’hui vers le Cloître.
🏛️ Note culturelle : le quartier des traducteurs
Une remarquable correspondance unit les deux principales églises de Saint-Jérôme.
Le saint patron du quartier consacra sa vie à la traduction de la Bible en latin. À quelques centaines de mètres de son église, le sanctuaire arménien honore Sahak et Mesrop, associés à la création de l’alphabet arménien et à la traduction des Écritures dans cette langue.
Cette proximité ne semble pas avoir été volontairement organisée. Elle donne pourtant au quartier une identité culturelle singulière : deux traditions chrétiennes, deux langues et deux grandes œuvres de transmission biblique se rencontrent dans les rues d’un même ancien village.
📚 Sources
Diocèse de Marseille, ensemble paroissial Saint-Jérôme, Saint-Just et La Rose
Émile Temime, « Les Arméniens à Marseille. Des années vingt à aujourd’hui »
Diocèse arménien de France, église Saint-Sahak-et-Saint-Mesrop
Aix-Marseille Université, campus scientifique de Saint-Jérôme
📚 Pour aller plus loin
🏘️ Les anciens villages de Marseille
Retrouvez les quartiers qui ont conservé leur place, leur église et leur identité villageoise malgré l’expansion de Marseille.
👑 Le roi René et la Provence
Les fondations, voyages et souvenirs laissés en Provence par René d’Anjou.
🇦🇲 Marseille et la mémoire arménienne
Églises, quartiers, ateliers et personnalités de la communauté arménienne marseillaise.
⛪ Les églises et chapelles de Marseille
Une promenade dans le patrimoine religieux des quartiers de la cité phocéenne.
💬 Connaissiez-vous l’histoire arménienne et industrielle de Saint-Jérôme ? Avez-vous déjà vu la Montée des Cigales ou visité le Cloître ? Partagez vos souvenirs du quartier dans les commentaires.
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