🏛️ Les bastides de Marseille (1) : La Buzine, bien avant Pagnol


De la campagne de Saint-Menet au « Château de ma mère »




Série : Les bastides de Marseille
Épisode 1 : La Buzine
Quartier : Saint-Menet, 11e arrondissement

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🌿 Resumit en prouvençau

La Buzino es couneigudo dins lou mounde entiĂ© grĂ ci Ă  Marcel Pagnol e au Castèu de ma maire. Mai soun istòri es bèn mai anciano. Avans d’èstre un castèu dĂłu siècle XIX, lou doumaine èra uno bastido au mitan dei terro agricolo de l’èst marsihĂ©s. De Buzens Ă  Curtil, dei grand negociant marsihĂ©s Ă  Pagnol, La Buzino raconto Ă  elo soule cinq siècle d’istòri de Marsiho.

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đź“° Article

On connaĂ®t La Buzine comme le « Château de ma mère ». On connaĂ®t Marcel Pagnol, le gardien, le chien qui effrayait Augustine et le rĂŞve d'un « Hollywood provençal ». Mais Ă  force de raconter Pagnol, on finirait presque par oublier que La Buzine existait plusieurs siècles avant lui.

Et c'est peut-être là que commence la véritable histoire du lieu.

La Buzine appartient à une histoire aujourd'hui largement effacée du paysage marseillais : celle des bastides. Marseille n'était autrefois pas seulement un port serré autour du Lacydon. Derrière la ville s'étendait un immense terroir agricole ponctué de vignes, d'oliviers, de jardins et de résidences de campagne. Les grandes familles de négociants et d'armateurs possédaient volontiers un hôtel en ville et une bastide dans la campagne marseillaise. L'Office de tourisme rappelle qu'en 1807, on en dénombrait environ 5 000 sur le territoire de Marseille ; il n'en resterait aujourd'hui qu'environ 250.

La Buzine est l'une des survivantes les plus spectaculaires de ce monde disparu.

Un domaine né bien avant le château

L'histoire connue du domaine commence au XVe siècle. La famille Diodé possédait alors un vaste ensemble de terres allant de Saint-Menet vers les Camoins. En 1457, Guillaume Cabofigue en acquit une grande partie, avant de céder la portion méridionale à Guillaume Reynard.

Ce détail est loin d'être anecdotique : le nom de Reynard donnera plus tard La Reynarde. La Buzine et La Reynarde, aujourd'hui perçues comme deux propriétés distinctes, plongent donc leurs racines dans un même grand territoire ancien.

Au fil des siècles, les terres changent de mains. En 1667, elles sont acquises par Henry de Buzens, écuyer noble de Marseille. Selon l'usage de l'époque, son nom est féminisé pour désigner la propriété : le domaine de Buzens devient La Buzine. Le propriétaire a disparu depuis longtemps, mais son nom est resté accroché au paysage marseillais.

À la fin du XVIIIe siècle, le domaine présente encore la physionomie classique d'une bastide provençale : une demeure rectangulaire, une cour d'honneur au nord, une terrasse au midi, un jardin d'agrément et, au-delà, les terres cultivées. La résidence et l'exploitation agricole ne constituent pas deux mondes séparés. Elles forment un même ensemble.

De la bastide au château

La grande métamorphose intervient au XIXe siècle.

Après être entrée dans la famille de Flotte au XVIIIe siècle et avoir connu les confiscations de la Révolution, La Buzine est vendue en 1865 à Pierre-Hilaire Curtil. Curtil n'est pas seulement un nouveau propriétaire fortuné. C'est un entrepreneur-architecte lié à la transformation spectaculaire du Marseille du Second Empire. Ses activités participent notamment aux grands chantiers de la rue de la République, de la Joliette et de la place Sadi-Carnot.

Il décide de bouleverser La Buzine.

L'ancienne bastide est rasée et, sur ses fondations, Curtil fait édifier une demeure beaucoup plus ambitieuse. C'est pour l'essentiel le château que nous connaissons aujourd'hui, construit dans un style éclectique caractéristique du goût de cette seconde moitié du XIXe siècle. La base Mérimée du ministère de la Culture date cette grande campagne de reconstruction de 1865.

Le changement de vocabulaire est révélateur : la bastide devient château.

La façade évoque par endroits le style Louis XIII tandis que d'autres parties de l'édifice adoptent un langage qualifié de romano-byzantin. À la sobriété relative de l'ancienne maison de campagne succède une architecture qui doit désormais être vue, admirée et montrer la réussite de son propriétaire.

L'eau transforme aussi les bastides

Le château change, mais son parc également.

L'arrivée de l'eau de la Durance par le canal de Marseille bouleverse alors les campagnes marseillaises. L'eau n'est plus seulement indispensable à l'agriculture. Elle permet désormais aux grandes propriétés de se couvrir de bassins, de cascades, de pièces d'eau et de végétation ornementale.

La Buzine reçoit ainsi un étang où l'on peut pêcher ou canoter, une cascade et un grand bassin. Les rocailleurs et jardiniers participent à la création de ce décor, caractéristique de l'embourgeoisement des bastides au XIXe siècle.

Cette transformation dépasse donc largement La Buzine. Elle raconte le passage d'un Marseille rural et agricole à une campagne de villégiature de plus en plus raffinée, bientôt rattrapée elle-même par la ville.

Curtil, Régis et les grandes fortunes marseillaises

Pierre-Hilaire Curtil conserve peu de temps sa nouvelle demeure. En 1869, La Buzine passe à Victor Régis, membre d'une grande famille d'armateurs et de négociants marseillais. Ce nom permet immédiatement de rattacher La Buzine aux autres grandes propriétés de Saint-Menet : les Régis sont également liés au château Régis et à cette concentration exceptionnelle de demeures bourgeoises qui marque encore l'est de Marseille.

Plusieurs propriétaires se succèdent ensuite.

En 1901, Louis-Félix Pallez achète la propriété. Au début du XXe siècle, une aile occidentale est ajoutée au château. Elle accueille notamment un salon de musique. La Buzine devient alors un lieu de fêtes et de concerts, parfaitement représentatif de la Belle Époque marseillaise.

Pendant ce temps, un jeune garçon emprunte avec ses parents les chemins de cette campagne.

Il s'appelle Marcel Pagnol.

Marcel Pagnol rachète un souvenir

L'histoire est si parfaite qu'elle paraît écrite après coup.

Au début des années 1940, Marcel Pagnol est devenu écrivain, dramaturge, producteur et cinéaste. Il rêve de créer en Provence une véritable cité du cinéma, avec studios, ateliers, logements pour les équipes et espaces de tournage.

Le 21 juillet 1941, il fait acheter La Buzine sans l'avoir préalablement visitée.

Lorsqu'il découvre enfin le domaine, il reconnaît le château devant lequel sa famille était passée autrefois lors de ses excursions vers les collines. C'était cette demeure dont le gardien et le chien avaient tant effrayé sa mère Augustine et dont le souvenir allait nourrir Le Château de ma mère.

Pagnol vient donc d'acheter, sans le savoir, un morceau de sa propre enfance.

Son projet est immense. La Buzine doit devenir un « Hollywood provençal » permettant de fabriquer des films presque entièrement sur place. Studios, ateliers, logements et Ă©quipements culturels sont envisagĂ©s.

La guerre empêchera ce rêve de se réaliser.

La guerre puis la ruine

Sous l'Occupation, le château est réquisitionné et transformé en maison de repos pour marins allemands. À la Libération, les occupations militaires se succèdent. La Buzine sert notamment d'infirmerie et accueille différentes unités avant que des réfugiés espagnols n'y résident également pendant plusieurs années.

Le château se dégrade.

Cette partie de son histoire est particulièrement révélatrice du destin de nombreuses bastides marseillaises au XXe siècle. Lorsque leur immense domaine agricole perd sa fonction première, ces propriétés deviennent extrêmement coûteuses à entretenir. Certaines sont divisées, d'autres abandonnées, beaucoup disparaissent.

En 1973, Marcel Pagnol vend La Buzine et ses quelque quarante hectares au promoteur Kaufman & Broad. Le domaine est ensuite loti. Dans les années 1980 apparaissent les 249 villas du Parc des Sept Collines. Au milieu de cette nouvelle urbanisation, l'ancien château se retrouve progressivement réduit à une ruine dépourvue de toiture et de charpente.

La ville avait fini par rejoindre la bastide.

Sauvée au dernier moment

Au début des années 1990, une association se mobilise pour sauver l'édifice. La Ville de Marseille rachète finalement La Buzine en 1995.

Le 13 janvier 1997, le château est inscrit au titre des Monuments historiques. La protection concerne l'édifice dans sa totalité.

Une restauration de grande ampleur lui donnera ensuite une nouvelle vocation culturelle. Aujourd'hui, le château accueille cinéma, expositions, bibliothèque, manifestations culturelles et visites consacrées à son histoire et à Marcel Pagnol. Le parc accessible autour de l'édifice couvre encore près de quatre hectares.

Ce n'est évidemment plus le vaste domaine rural d'autrefois.

Mais La Buzine existe toujours.

Une histoire de Marseille en miniature

Voilà pourquoi La Buzine mérite d'ouvrir cette nouvelle série consacrée aux bastides de Marseille.

Elle contient presque toute leur histoire.

D'abord la terre agricole, puis la maison de campagne. Ensuite viennent la noblesse et la bourgeoisie marseillaises, le développement des voies de communication, l'eau du canal, l'embellissement des jardins et les fortunes du commerce. Au XIXe siècle, la bastide traditionnelle se transforme en demeure ostentatoire. Au XXe siècle arrivent le cinéma, la guerre, le déclin du domaine et l'urbanisation. Enfin vient le temps de la sauvegarde patrimoniale.

Derrière Le Château de ma mère, il existe donc un autre château.

Celui de Marseille elle-mĂŞme.

La Buzine nous rappelle qu'avant les autoroutes, les centres commerciaux, les lotissements et les grandes résidences, toute cette partie de la ville était couverte de campagnes, de domaines et de bastides.

Il suffit parfois qu'une seule demeure survive pour que tout un paysage disparu redevienne visible.

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👀 À voir

La visite prend tout son sens en faisant le tour extérieur de l'édifice afin d'observer ses différentes façades et l'éclectisme voulu au XIXe siècle. Le parc conserve aussi quelques témoins de l'ancien décor paysager, notamment les grands arbres et les ouvrages liés aux aménagements hydrauliques.

Mais il faut surtout regarder au-delà des grilles. La Buzine appartient à un ensemble beaucoup plus vaste. La Reynarde se trouve à proximité, tout comme le château Régis. Trois demeures monumentales concentrées dans le même secteur permettent encore de deviner ce qu'était autrefois cette campagne de Saint-Menet. Le document patrimonial consacré à leurs abords traite d'ailleurs conjointement les trois châteaux, tant leurs histoires et leurs paysages sont liés.

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👤 Personnalités

Henry de Buzens a laissĂ© son nom au domaine sans pouvoir imaginer que « La Buzine » le conserverait plus de trois siècles après lui.

Pierre-Hilaire Curtil est l'homme de la grande transformation de 1865. Son parcours relie curieusement La Buzine à l'autre Marseille du Second Empire, celui des immeubles de la rue de la République et des grands travaux urbains.

Victor Régis rappelle le poids des négociants et armateurs dans l'histoire des bastides. Le port enrichissait Marseille, et une partie de cette richesse venait s'afficher dans les campagnes entourant la ville.

Marcel Pagnol, enfin, a donné à La Buzine une dimension littéraire et affective qui dépasse très largement Marseille. Mais il n'est pas le commencement de l'histoire : il en constitue l'un des chapitres les plus célèbres.

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🏡 Note culturelle : une bastide n'est pas forcément un château

Le vocabulaire peut prĂŞter Ă  confusion.

En Provence, et particulièrement à Marseille, la bastide désigne traditionnellement une résidence de campagne associée à un domaine agricole. Elle peut être relativement simple ou au contraire très luxueuse. Le terme ne décrit donc pas seulement un style architectural : il désigne aussi une manière d'habiter et d'exploiter le terroir.

Au XIXe siècle, certaines de ces bastides sont agrandies ou totalement reconstruites pour prendre l'apparence de véritables châteaux. La Buzine en est un exemple parfait : le domaine est celui d'une ancienne bastide, mais le château actuel est essentiellement une construction du XIXe siècle.

C'est précisément cette évolution que nous retrouverons tout au long de cette série.

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đź”— Pour aller plus loin

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📚 Sources

Ville de Marseille, Château de La Buzine, histoire du domaine, fiches « La Buzine, emblĂ©matique des bastides provençales », « Et la bastide devint château », « Le petit Marcel revient Ă  La Buzine », « Guerre et ravages » et « Une sauvegarde in extremis ».

Ministère de la Culture, Base Mérimée, Château de La Buzine, notice PA13000014.

Office métropolitain de tourisme et des congrès de Marseille, Les bastides marseillaises.

Direction régionale des Affaires culturelles Provence-Alpes-Côte d'Azur, Périmètre délimité des abords des châteaux de La Buzine, Régis et La Reynarde.

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Libellés : La Buzine, Bastides de Marseille, Marseille, Saint-Menet, Marcel Pagnol

➡️ Prochaine bastide

La Reynarde : du domaine médiéval au grand château de Saint-Menet

Car pour comprendre pourquoi La Reynarde se trouve presque à côté de La Buzine, il faut remonter jusqu'en 1457 : leurs histoires ont commencé sur les terres d'un même domaine.

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